Après le diagnostic, tout s’est accéléré.
Les rendez-vous se sont enchaînés.
Les examens.
Les médecins.
Les mots que je connaissais déjà professionnellement et qui avaient soudain décidé de devenir personnels.
Tumeur.
Chirurgie.
Mastectomie.
Reconstruction.
Génétique.
Je les entendais.
Je les comprenais techniquement.
Mais comprendre un mot ne signifie pas comprendre ce qu’il va faire à votre vie.
Il fallait opérer.
Et il fallait enlever mon sein droit.
Mon sein.
On pourrait croire que lorsqu’on vous annonce qu’une partie de votre corps doit être sacrifiée pour vous sauver, une sorte d’instinct de survie apparaît immédiatement.
Prenez-le. Faites ce qu’il faut. Je veux vivre.
Ce serait probablement la réaction que j’aurais imaginée avant de tomber malade.
Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.
Parce qu’il y avait un problème que personne ne voyait vraiment.
Je n’étais même plus certaine de vouloir être sauvée.
Depuis le diagnostic, quelque chose s’était éteint en moi.
Ou peut-être que quelque chose était déjà fragile avant et que le cancer avait simplement fini de le briser.
Je ne saurais pas exactement dater le moment où l’envie de vivre avait commencé à disparaître.
Je sais seulement qu’après le 12 mars, je ne la trouvais plus.
Alors lorsqu’on me parlait de mastectomie pour sauver ma vie, il y avait presque une absurdité dans cette proposition.
Un sein contre une vie.
Mais que vaut ce marché lorsque la personne à qui l’on promet la vie ne sait même plus si elle la veut ?
Je n’avais pas peur de mourir comme on aurait pu l’attendre de moi.
J’avais peur de survivre différente.
Peur de me réveiller et de devoir apprendre à vivre dans un corps que je ne reconnaîtrais plus.
Peur du miroir.
Peur de la cicatrice.
Peur de ce qu’on allait enlever.
Peur de devoir continuer après.
Et quelque part dans tout cela existait une pensée que je ne disais pas forcément à voix haute.
Une pensée sombre.
Et si je ne me réveillais pas ?
Je connaissais suffisamment le milieu médical pour savoir qu’une opération comporte des risques.
Et au lieu que cette idée m’effraie, une partie de moi s’y accrochait.
J’espérais qu’une complication arrive.
Pas parce que je voulais souffrir.
Pas parce que je souhaitais que l’opération se passe mal pour ceux qui allaient prendre soin de moi.
Mais parce que, dans mon esprit de l’époque, cela aurait réglé quelque chose que je n’arrivais plus à résoudre moi-même.
Je partirais comme j’étais.
Avant de voir mon corps changé.
Avant le miroir.
Avant d’avoir à apprendre à vivre avec ce qui manquerait.
Je n’aurais pas à découvrir qui j’étais après.
Cette pensée n’avait rien de beau.
Elle ne ressemblait pas à une décision courageuse ou à une paix retrouvée.
C’était simplement le signe de l’endroit mental dans lequel j’étais tombée.
Je n’arrivais plus à imaginer suffisamment loin pour désirer ce que les médecins essayaient pourtant de préserver.
Mon avenir.
Pendant qu’eux préparaient tout pour me maintenir en vie, une partie de moi espérait silencieusement ne jamais avoir à découvrir cette vie-là.
Et malgré cela, je continuais.
J’allais aux rendez-vous.
Je faisais les examens.
J’écoutais les médecins.
Je signais les papiers.
J’acceptais l’opération.
C’est peut-être l’une des contradictions les plus difficiles à expliquer.
On peut ne plus avoir envie de vivre et continuer malgré tout à faire tout ce qu’il faut pour rester en vie.
Le corps avance parfois alors que l’esprit a déjà cessé de savoir pourquoi.
Puis est arrivée une autre attente.
Les résultats génétiques.
Et là encore, mes pensées n’étaient probablement pas celles que l’on aurait imaginées.
Une partie de moi espérait que le résultat soit positif.
Cela paraît absurde.
Qui espère apprendre qu’il porte une prédisposition génétique au cancer ?
Moi, à ce moment-là.
Pas parce que je voulais davantage de maladie.
Pas parce que je voulais qu’il existe quelque chose dans mes gènes qui puisse également concerner ma famille.
Mais parce que, dans ma tête, un résultat génétique pouvait peut-être me donner une possibilité :
enlever les deux seins.
Si l’on devait m’en prendre un, alors prenez les deux.
Cette idée me rassurait étrangement.
Deux.
Pas un.
Deux.
Parce qu’au moins, ce serait symétrique.
Au moins, lorsque je me regarderais dans le miroir, je ne verrais pas constamment la différence entre ce qui avait été touché et ce qui ne l’avait pas été.
Je n’aurais pas un sein intact pour me rappeler, juste à côté, à quoi ressemblait mon corps avant.
Dans ma tête, il y avait une logique presque enfantine.
Si vous devez m’en enlever un, alors enlevez-moi les deux.
Comme si la symétrie pouvait rendre la perte plus supportable.
Comme si perdre davantage pouvait, paradoxalement, me donner l’impression d’être moins abîmée.
Je ne voulais pas avoir à comparer.
Je ne voulais pas regarder un côté et voir avant, puis tourner légèrement les yeux et voir après.
Si je devais avoir des cicatrices, qu’elles soient des deux côtés.
Si mon corps devait changer, alors qu’il change complètement.
Si je devais apprendre à reconnaître une nouvelle poitrine, peut-être serait-il plus facile de ne pas avoir sous les yeux une moitié de l’ancienne pour me rappeler constamment ce qui avait disparu.
Je crois que je cherchais surtout du contrôle.
Depuis le 12 mars, tout semblait m’échapper.
Mon corps.
Mon travail.
Mon calendrier.
Mes rendez-vous.
Mon avenir.
D’autres personnes décidaient désormais quand je devais venir, quel examen je devais passer, ce qu’il fallait surveiller et ce qu’il faudrait enlever.
Alors la symétrie était peut-être devenue une chose minuscule sur laquelle j’avais encore l’impression de pouvoir avoir un avis.
Je ne pouvais pas choisir d’avoir ou non un cancer.
Mais peut-être pouvais-je encore choisir à quoi ressemblerait mon corps après lui.
Et j’ai découvert quelque chose d’étrange :
on peut attendre un résultat médical en espérant presque qu’il soit mauvais, simplement parce qu’il ouvrirait une porte qui nous semble, à cet instant précis, plus facile à franchir.
Je ne voulais pas davantage de maladie.
Je voulais simplement que tout cela ait une logique.
Et je voulais pouvoir me regarder après.
Si toutefois il y avait un après.
Parce qu’au fond, mon esprit avait construit deux possibilités.
Si je ne me réveille pas, je n’aurai pas à voir le changement.
Et si je me réveille, alors enlevez les deux.
Dans les deux scénarios, j’essayais finalement d’éviter la même chose :
avoir à regarder ce que le cancer avait fait de moi.
Avant le cancer, mes seins étaient simplement là.
Je n’y pensais pas particulièrement.
Ils faisaient partie de mon corps comme mes bras, mes jambes ou mes cheveux.
Je pouvais les aimer certains jours.
Les critiquer d’autres jours.
Les trouver trop comme ci, pas assez comme ça.
Me regarder dans un miroir sans imaginer qu’un jour je devrais dire au revoir à l’un d’eux.
Parce qu’on ne pense pas à faire ses adieux aux parties de son propre corps.
On suppose qu’elles resteront avec nous.
Et soudain, mon sein droit avait changé de statut.
Ce n’était plus seulement une partie de moi.
C’était l’endroit où se trouvait la maladie.
L’endroit qu’il fallait enlever.
Un morceau de mon propre corps était devenu une menace pour le reste.
Je pouvais poser ma main dessus et penser deux choses complètement contradictoires.
C’est à moi.
Et :
Enlevez-le.
Derrière tout cela venait une autre question.
Une question que j’avais presque honte de me poser alors qu’on parlait de cancer.
Est-ce que je serai encore une femme ?
Rationnellement, je connaissais la réponse.
Bien sûr.
Un sein ne fait pas une femme.
Je l’aurais dit sans hésiter à n’importe quelle patiente.
Je l’aurais pensé sincèrement pour n’importe quelle autre femme.
Mais il y avait une différence immense entre ce que je savais pour les autres et ce que j’arrivais à croire pour moi.
Je pensais aux vêtements.
Aux décolletés.
À l’intimité.
Au regard de Jean-Louis.
Et surtout au mien.
Parce que quelqu’un peut vous répéter mille fois que vous êtes toujours belle.
À la fin de la journée, il reste un moment où vous êtes seule devant votre miroir.
Et personne ne peut regarder à votre place.
Il fallait aussi parler de reconstruction.
Parce qu’en médecine, on ne parlait déjà plus seulement de ce qu’on allait enlever.
On parlait de ce qu’on allait mettre à la place.
Encore une fois, les médecins semblaient avoir plusieurs étapes d’avance sur moi.
Moi, j’essayais encore d’accepter la disparition d’une partie de mon corps pendant qu’on me demandait déjà de réfléchir à celui que j’aurais après.
Quelle étrange chose.
Prendre des décisions sur un corps que l’on n’a pas encore perdu.
Regarder son propre sein en sachant qu’il a désormais une date de disparition.
À partir du moment où la mastectomie a été décidée, je crois que je l’ai regardé différemment.
Je savais que bientôt, ce sein-là n’existerait plus.
Pas sous cette forme.
Je savais que si je me réveillais après l’opération, la prochaine fois que je verrais mon torse, quelque chose aurait changé pour toujours.
Le 3 avril 2024, moins d’un mois après le diagnostic, je suis entrée à l’hôpital pour ma mastectomie droite avec reconstruction immédiate.
Quelques semaines auparavant, j’étais au travail.
Quelques semaines auparavant, j’avais vingt-six ans.
Quelques semaines auparavant, cette boule était encore quelque chose que j’avais découvert devant la télévision et laissé tranquille parce qu’elle pouvait être n’importe quoi.
Maintenant, j’étais à l’hôpital pour qu’on m’enlève un sein.
L’hôpital n’était pas un univers totalement étranger pour moi.
J’étais soignante.
Dans mon travail, j’avais déjà préparé des patients qui devaient partir à l’hôpital pour une intervention.
Je connaissais ce moment depuis l’autre côté.
Préparer leurs affaires.
S’assurer que tout était en ordre.
Organiser le transfert.
Les voir partir vers l’hôpital, puis continuer ma journée auprès des autres patients.
Mais je ne les accompagnais pas jusqu’à leur opération.
Je ne savais pas ce qui se passait une fois les portes de l’hôpital franchies.
Cette partie de l’histoire appartenait aux patients.
Et cette fois,
la patiente, c’était moi.
Il n’y avait plus d’uniforme derrière lequel me placer.
Plus de dossier appartenant à quelqu’un d’autre.
Plus de transfert à organiser avant de retourner travailler.
C’était mon nom sur le bracelet.
Mon corps que l’on préparait.
Mon sein que l’on allait enlever.
Jean-Louis était là.
Et lui avait peur.
Je pouvais la sentir.
Il avait peut-être davantage peur de me perdre que moi à cet instant.
Parce qu’avant de partir au bloc, je savais une chose.
Si je me réveillais, le corps avec lequel j’avais fermé les yeux n’existerait plus exactement de la même manière.
On allait m’endormir avec mon sein droit.
Puis, pendant que je ne verrais rien, des personnes allaient ouvrir mon corps, retirer ce qui devait l’être et essayer de me reconstruire.
Tout était organisé pour que je me réveille.
Et moi,
je n’étais pas certaine de le vouloir.
Je n’ai pas besoin d’embellir cette pensée aujourd’hui.
Elle était là.
C’est tout.
Je suis partie au bloc avec elle.
Puis j’ai fermé les yeux.
Et malgré ce qu’une partie de moi avait secrètement espéré,
je me suis réveillée.
Il y avait les lumières.
Les voix.
La douleur.
Les pansements.
J’étais encore là.
Mon sein droit, lui, ne l’était plus comme avant.
Il y avait une reconstruction.
Une nouvelle forme.
Une cicatrice cachée sous les soins.
Un corps qu’il faudrait bientôt regarder.
La médecine avait accompli ce qu’elle cherchait à accomplir.
Elle m’avait ramenée du bloc.
Pour les médecins, c’était évidemment ce qui devait arriver.
Pour Jean-Louis, c’était probablement un soulagement immense.
Pour moi, les choses étaient plus compliquées.
Parce qu’il fallait maintenant faire ce que j’avais redouté.
Continuer.
Au début, il y avait les pansements.
Les soins.
La douleur.
La prudence.
Tout pouvait encore être regardé comme quelque chose de médical.
Une plaie opératoire.
Une reconstruction.
Une cicatrice à surveiller.
Je pouvais presque observer mon corps avec mes yeux de soignante.
Évaluer.
Regarder.
Comprendre.
C’était plus facile comme ça.
Parce que regarder une cicatrice comme une professionnelle permet d’oublier quelques secondes qu’elle se trouve sur soi.
Mais tôt ou tard, il n’y a plus de vocabulaire médical derrière lequel se cacher.
Il reste une femme.
Et un miroir.
Je me suis regardée.
Je savais ce que j’allais voir.
Et pourtant, je ne connaissais pas cette personne.
Mon corps avait changé pendant que je dormais.
Il portait désormais la preuve visible de quelque chose que personne ne pouvait voir quelques semaines auparavant.
Avant, le cancer était caché à l’intérieur de moi.
Maintenant, même après qu’on l’avait retiré, il avait laissé sa signature à l’extérieur.
Une cicatrice.
Une différence.
Une poitrine qui n’était plus celle que j’avais toujours connue.
Un endroit que mes yeux reconnaissaient depuis vingt-sept ans et qu’ils devaient soudain réapprendre.
Et il y avait toujours l’autre sein.
Celui qui était resté.
Intact.
Familier.
Presque cruel dans sa normalité.
Parce qu’il me montrait exactement ce que l’autre côté n’était plus.
C’était précisément ce que j’avais redouté en attendant les résultats génétiques.
La comparaison.
L’avant et l’après réunis sur le même corps.
D’un côté, celle que j’avais toujours connue.
De l’autre, celle que le cancer avait transformée.
On aurait pu me dire :
Mais tu es vivante.
Et c’était vrai.
Seulement, à ce moment-là, je ne savais pas encore quoi faire de cette chance.
Je n’avais pas traversé l’opération avec cette grande volonté héroïque de survivre que l’on aime parfois raconter après coup.
Je n’étais pas sortie du bloc en pensant que la vie était magnifique.
Je m’étais simplement réveillée.
Et maintenant, j’allais devoir découvrir ce que cela signifiait.
Parce que la chirurgie avait réussi à enlever une partie malade de mon corps.
Mais elle ne pouvait pas enlever ce qui se passait dans ma tête.
Elle pouvait refermer ma peau.
Pas réparer ma raison de vivre.
Alors j’ai commencé le deuil d’une partie de mon corps alors même que je ne savais pas encore quoi faire de la vie que l’on venait de préserver.
Pas parce qu’un sein définit une femme.
Mais parce que c’était le mien.
Parce que je n’avais pas choisi de le perdre.
Parce qu’on peut accepter une opération et détester ce qu’elle nous a coûté.
Parce qu’on peut savoir rationnellement qu’une cicatrice est là pour une raison et ne pas supporter de la regarder.
Parce qu’on peut être entourée de personnes soulagées de vous voir en vie alors que, intérieurement, vous ne ressentez pas encore ce soulagement.
Je ne savais pas quelle relation j’allais construire avec ce nouveau corps.
Je ne savais pas si un jour je regarderais cette cicatrice avec fierté.
Avec colère.
Avec indifférence.
Ou avec tout cela à la fois.
Pour l’instant, elle ne racontait pas une histoire de victoire.
Je n’étais pas une guerrière qui venait de gagner une bataille.
Je n’avais pas besoin de transformer ce qui venait de m’arriver en quelque chose de beau.
J’avais perdu un sein.
J’avais un corps différent.
Et j’étais toujours là.
C’était tout.
On avait donné un nom très simple à l’opération :
mastectomie.
Mais ce mot ne disait rien du miroir.
Rien de la féminité.
Rien de la symétrie que j’avais espérée.
Rien de la peur de se réveiller différente.
Rien de cette partie de moi qui avait espéré ne pas se réveiller du tout.
Rien de ce qu’il faudrait désormais apprendre à regarder.
Alors peut-être que le véritable marché n’avait jamais été :
un sein contre une vie.
Le cancer avait pris mon sein.
La médecine m’avait laissé la vie.
Et moi,
je ne savais toujours pas si je voulais de ce qu’il en restait.
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Chapitre 5 – le 12 Mars
Le 12 mars 2024, je suis entrée dans le cabinet de ma gynécologue en pensant que j’allais recevoir un résultat.
Je ne savais pas que j’allais en ressortir avec une nouvelle vie.
J’étais venue seule.
En voiture.
La veille encore, j’étais au travail lorsque le cabinet m’avait appelée pour me demander de venir rapidement.
J’avais demandé si cela pouvait attendre le lendemain.
On m’avait répondu que oui.
Et cette simple réponse avait suffi à me rassurer.
Si ça peut attendre demain, ça ne doit pas être si grave.
C’est fou, toutes les petites preuves que notre cerveau est capable de fabriquer lorsqu’il n’est pas encore prêt à entendre la vérité.
Je connaissais ma gynécologue, la Dre Rotzetter-Oterro, depuis mes treize ans.
Elle m’avait connue adolescente.
Pendant toutes ces années, elle avait accompagné cette partie intime de ma vie de femme à travers des consultations qui, jusque-là, n’avaient jamais séparé mon existence en un avant et un après.
Ce jour-là, quelque chose était différent.
Je ne saurais pas dire si je l’ai compris dans sa façon de me regarder, dans sa voix ou dans les quelques secondes qui ont précédé les mots.
Puis elle me l’a annoncé.
C’était un cancer.
J’ai ri.
Pas parce que c’était drôle.
Pas parce que je n’avais pas entendu.
J’ai simplement ri.
Un rire d’incrédulité.
Comme si mon cerveau avait rejeté l’information avant même de lui laisser le temps d’entrer.
Je l’ai regardée.
« Ce n’est pas possible. Vous rigolez avec moi ? C’est une blague ? »
Une partie de moi attendait réellement qu’elle sourie.
Qu’elle me dise qu’il y avait eu une erreur.
Que les résultats avaient été mal interprétés.
N’importe quoi.
Mais elle n’a pas souri.
Son visage est resté sérieux.
Et c’est peut-être son regard, davantage que ses mots, qui m’a fait comprendre.
Elle me connaissait depuis mes treize ans.
Elle ne plaisantait pas.
Alors les larmes sont venues.
Je ne sais pas combien de temps j’ai pleuré.
Je ne sais même plus exactement ce qu’elle m’a expliqué ensuite.
Parce qu’elle, de son côté, avait déjà plusieurs étapes d’avance.
Il fallait parler de la suite.
Des examens.
Des spécialistes.
Des traitements.
De ce qui allait devoir être organisé rapidement.
Elle parlait.
J’entendais des mots.
Mais rien ne passait vraiment.
J’étais physiquement assise devant elle.
Mentalement, j’étais encore bloquée sur une seule phrase.
J’ai un cancer.
Tout ce qui venait après semblait appartenir à une conversation à laquelle je n’étais pas encore capable de participer.
La Dre Rotzetter-Oterro m’a parlé de deux oncologues.
Deux possibilités pour la suite de ma prise en charge.
Un homme.
Une femme.
Je ne sais même pas si, à cet instant, j’étais réellement capable de prendre une décision réfléchie.
Mais il fallait choisir.
J’ai préféré la femme.
La Dre Kohlik
Une décision de quelques secondes qui allait faire entrer une nouvelle personne dans une partie extrêmement intime de ma vie.
Ma gynécologue n’a pas attendu.
Devant moi, elle a pris son téléphone.
Elle a appelé directement la Dre Kohlik
Elle lui a parlé de mon dossier.
De mon âge.
De la situation.
Elle a insisté pour savoir si elle pouvait me prendre comme patiente.
Si elle pouvait me voir rapidement.
Le plus rapidement possible.
Et moi, j’étais là.
J’écoutais deux médecins commencer à organiser la prise en charge de mon cancer alors que je n’avais même pas encore réussi à accepter que j’en avais un.
C’était étrange.
Presque irréel.
Tout allait très vite autour de moi alors que, dans ma tête, plus rien ne bougeait.
On parlait déjà d’oncologie.
De rendez-vous.
De traitements.
De ce qui allait venir ensuite.
Moi, j’en étais encore à :
Ce n’est pas possible.
Je crois que c’est là que j’ai commencé à comprendre quelque chose que beaucoup de patients découvrent brutalement.
Une fois que le diagnostic tombe, la médecine avance.
Elle doit avancer.
Elle organise.
Elle téléphone.
Elle transmet les dossiers.
Elle planifie.
Elle anticipe.
Parce qu’il faut agir.
Mais le patient, lui, ne suit pas forcément à la même vitesse.
Mon dossier avait déjà commencé son chemin vers l’oncologie.
Moi, j’étais toujours assise dans le cabinet de ma gynécologue, incapable de comprendre comment le mot oncologue pouvait soudain me concerner.
J’étais soignante.
Je connaissais ces mots.
Je savais ce qu’ils signifiaient.
Mais ce jour-là, ils ne voulaient plus rien dire.
Ou peut-être qu’ils voulaient dire beaucoup trop de choses à la fois.
Puis je suis sortie du cabinet.
Il y avait une terrasse.
Je suis allée m’y asseoir.
Et là,
j’ai pleuré ma mort.
Pas ma maladie.
Pas mon sein.
Pas une éventuelle opération.
Pas les traitements dont on venait pourtant de commencer à me parler.
Ma mort.
Parce qu’à cet instant précis, dans ma tête, cancer ne voulait pas encore dire protocole, chirurgie, traitements ou guérison.
Cancer voulait dire :
Je vais mourir.
J’avais vingt-sept ans depuis trois jours.
Trois jours.
Quelques jours auparavant, mes collègues m’avaient préparé un gâteau.
J’avais travaillé.
J’avais souri.
J’avais fêté mon anniversaire.
Et maintenant, j’étais assise sur une terrasse en train d’essayer de comprendre comment, en quelques jours, j’étais passée d’un gâteau d’anniversaire à un rendez-vous en oncologie.
Alors j’ai pris mon téléphone.
Et j’ai appelé Jean-Louis.
Il a décroché avec une voix légère.
Contente.
Presque souriante.
Une voix normale.
La voix de quelqu’un dont la journée n’avait pas encore basculé.
Puis il m’a entendue pleurer.
Et sa voix a changé.
Je lui ai annoncé la nouvelle comme j’ai pu.
J’ai un cancer.
Je ne savais pas qu’il avait son téléphone en haut-parleur.
Ses collègues étaient avec lui.
Ils ont entendu eux aussi.
Une information qui, quelques minutes auparavant, n’existait qu’entre ma gynécologue et moi venait soudain d’entrer dans notre vie.
Je n’ai même pas eu besoin de lui demander de venir.
Je ne lui ai pas expliqué que j’étais venue en voiture.
Je ne lui ai pas dit que je ne me sentais pas capable de conduire pour rentrer.
Je n’ai pas eu besoin de formuler quoi que ce soit.
Il a simplement dit :
« J’arrive. »
Il m’a demandé de lui envoyer l’adresse.
Il m’a dit d’attendre tranquillement.
Qu’il serait là le plus rapidement possible.
Puis il a tout laissé.
Jean-Louis était à La Praille, du côté de Lancy.
Moi, j’étais à Gland.
Il a pris son scooter et a fait la route jusqu’à moi.
Pendant ce temps, j’ai attendu.
Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête pendant ce trajet.
Peut-être tout.
Peut-être rien.
Je sais simplement qu’il était en train de venir.
Et dans un moment où absolument rien ne semblait encore avoir de sens, cette information était suffisamment simple pour que mon cerveau puisse la comprendre.
Jean-Louis arrive.
Lorsqu’il est arrivé à Gland, il a laissé son scooter sur place.
Nous avions notre Yaris.
Il s’est installé derrière le volant.
Et moi, je suis passée côté passager.
Quelques heures auparavant, j’avais conduit seule jusqu’au cabinet.
Maintenant, quelqu’un conduisait pour moi.
Puis Jean-Louis a fait quelque chose dont je me souviens encore.
Il a pris ses cigarettes.
Son tabac.
Et il a tout jeté à la poubelle.
Sans attendre.
Dans sa tête, il fallait déjà trouver une raison.
Une explication.
Quelque chose à accuser.
Il avait peur que sa cigarette et la fumée passive que j’avais respirée à ses côtés aient pu contribuer à ce qui m’arrivait.
Nous ne savions encore presque rien de mon cancer.
Nous ne connaissions pas encore toute sa nature.
Nous ne savions pas réellement ce qui m’attendait.
Mais déjà, nous cherchions un coupable.
Peut-être était-ce sa façon de reprendre un peu de contrôle.
Il ne pouvait pas enlever la tumeur.
Il ne pouvait pas effacer le résultat de la biopsie.
Il ne pouvait pas revenir au mois de janvier et faire disparaître cette boule sous mes doigts.
Alors il pouvait au moins jeter son tabac.
Et il l’a fait.
Moi, je continuais à pleurer.
Jean-Louis essayait de me changer les idées.
Mais que fait-on avec quelqu’un quelques heures après qu’on lui a annoncé un cancer ?
Il n’existe pas vraiment de mode d’emploi.
Alors il m’a proposé d’aller manger.
Des sushis.
Et nous sommes allés manger des sushis.
Cette phrase me paraît presque absurde aujourd’hui.
J’avais un cancer.
Et j’étais assise devant des sushis.
Mais les catastrophes personnelles ont quelque chose de profondément étrange.
La vie ordinaire ne disparaît pas immédiatement.
Il faut toujours manger.
Il faut toujours rentrer.
Il faut toujours récupérer un scooter laissé quelque part.
Les voitures continuent de rouler.
Les restaurants restent ouverts.
Les gens autour de vous parlent et rient sans savoir que votre monde vient de s’effondrer.
Alors nous avons mangé.
Ou du moins, nous avons essayé.
Pendant quelques instants, Jean-Louis a tenté de détourner mon esprit de ce mot qui revenait constamment.
Cancer.
Puis j’ai pensé au travail.
Parce que même ce jour-là, au milieu de tout ça, une partie de moi continuait à penser à ce qu’il fallait faire.
J’avais un arrêt de travail.
Un long arrêt.
Et je voulais le remettre directement à mes responsables.
Je voulais leur annoncer moi-même ce qui se passait.
Pas de rumeur.
Pas de questions sur mon absence.
Pas d’explication vague.
Je voulais qu’elles sachent.
Alors j’ai demandé à Jean-Louis de me conduire jusqu’à mon lieu de travail.
Et nous y sommes allés.
J’étais assise côté passager de notre Yaris, mon arrêt de travail avec moi.
Quelques heures auparavant, j’étais encore une soignante.
Maintenant, j’allais annoncer à mes responsables que je ne reviendrais pas travailler.
Pas demain.
Pas la semaine suivante.
Je ne savais même pas quand.
Je suis entrée.
J’ai remis mon certificat.
Et il a fallu prononcer encore une fois cette phrase que je n’avais toujours pas intégrée moi-même.
J’ai un cancer.
Je voulais leur annoncer directement.
Je voulais qu’il n’y ait pas de questions à se poser.
Peut-être que c’était aussi une manière de garder la maîtrise d’une toute petite chose.
Je ne contrôlais plus ce qui se passait dans mon corps.
Je ne contrôlais pas les résultats.
Je ne contrôlais pas les rendez-vous qui allaient arriver.
Je ne contrôlais pas ce que les médecins décideraient nécessaire de faire.
Mais je pouvais encore choisir qui apprendrait la nouvelle et comment.
Alors j’ai fait ça.
Puis il n’y avait plus rien à organiser pour cette journée.
Et c’est peut-être là que le silence est devenu le plus difficile.
Parce que la Dre Rotzetter-Oterro avait déjà commencé à organiser la suite.
La Dre Kohlik allait entrer dans ma vie.
Mon dossier avançait.
Les rendez-vous allaient arriver.
La médecine s’était mise en marche.
Jean-Louis avait traversé une partie du canton en scooter pour venir me chercher.
Il avait jeté son tabac.
Il avait pris le volant.
Il avait essayé de me faire manger.
J’avais prévenu mon travail.
Tout le monde faisait quelque chose.
Sauf moi.
Moi, je ne savais toujours pas quoi faire de cette information.
Quelques heures auparavant, j’étais entrée seule dans un cabinet médical.
J’avais vingt-sept ans.
Un travail.
Un couple.
Des projets.
Une Yaris garée dehors.
Et une boule dans le sein.
Maintenant, j’avais une oncologue.
Un arrêt de travail.
Et un mot qui venait de s’installer dans ma vie sans demander la permission.
Cancer.
C’est peut-être cela, le véritable moment où mon existence s’est séparée en deux.
Il y avait l’Arjelynne qui était entrée dans ce cabinet sans savoir.
Et celle qui en était sortie, s’était assise sur une terrasse et avait pleuré sa mort.
Entre les deux, il n’y avait eu que quelques mots.
Mais ils avaient suffi.
Pour la première fois de ma vie, « avant » venait d’exister.
Et je n’avais encore aucune idée de ce que « après » allait me coûter.
Chapitre 4 — La boule
Au début, ce n’était qu’une boule.
Je l’ai découverte en janvier 2024.
J’étais devant la télévision.
Rien de particulier. Pas de douleur. Pas de grand signe annonciateur. Pas de scène dramatique comme celles que l’on imagine parfois lorsqu’on raconte, après coup, le moment où tout a commencé.
J’étais simplement devant la télé lorsque ma main a senti quelque chose dans mon sein droit.
Une boule.
Je l’ai touchée.
Puis retouchée.
C’est bizarre.
C’est probablement tout ce que je me suis dit.
Une boule dans un sein peut être tellement de choses.
Un kyste.
Les hormones.
Quelque chose de bénin.
À vingt-six ans, mon esprit n’est certainement pas allé directement vers le gros C.
Le cancer, c’était quelque chose que je connaissais en tant que soignante.
Mais entre savoir qu’une maladie existe et penser qu’elle pourrait se trouver à l’intérieur de son propre corps, il y a un monde.
Alors j’ai laissé passer le temps.
Janvier est devenu février.
La boule, elle, était toujours là.
Je la vérifiais de temps en temps. Je savais qu’elle existait, mais ma vie continuait normalement autour d’elle.
Le travail.
Jean-Louis.
Les journées ordinaires.
Les projets.
Tout ce qui occupait ma tête avant elle continuait à l’occuper.
Puis, vers la fin du mois de février, je me suis dit qu’il faudrait peut-être quand même la faire contrôler, avec l’insistance persistante de JL, car il a toujours plus peur des choses que moi.
Pourquoi pas.
Juste pour vérifier.
J’ai appelé ma gynécologue.
Elle me connaissait depuis mes treize ans.
Pendant toutes ces années, elle avait accompagné cette partie très intime de ma vie de femme, avec ces rendez-vous que l’on prend parfois presque machinalement.
Cette fois, je l’appelais pour une boule.
Les examens ont commencé.
Et rapidement, il a fallu aller plus loin.
Faire une biopsie.
Le 8 mars 2024.
La veille de mon anniversaire.
Je crois que c’est important de raconter ce qui s’est passé juste après cette biopsie.
Parce qu’il ne s’est justement rien passé d’extraordinaire.
Je suis retournée à ma vie.
Le lendemain, j’avais vingt-sept ans.
Je travaillais pendant le week-end de mon anniversaire.
Mes collègues m’avaient préparé un gâteau.
J’étais contente.
J’ai souri.
J’ai fêté mon anniversaire avec elles.
Pendant quelques instants, j’étais simplement une jeune femme de vingt-sept ans entourée de collègues qui avaient pensé à elle.
La biopsie existait quelque part en arrière-plan, évidemment.
Mais je ne passais pas mon week-end à imaginer le pire.
Pourquoi l’aurais-je fait ?
J’avais vingt-sept ans.
Une boule.
Et un gâteau d’anniversaire devant moi.
À ce moment-là, le gâteau avait beaucoup plus de place dans ma vie que cette boule.
Le week-end est passé.
Puis le lundi est arrivé.
11 mars 2024.
J’étais au travail lorsque mon téléphone a sonné.
Le cabinet de ma gynécologue.
On voulait me voir rapidement.
Je travaillais.
Alors j’ai demandé si cela pouvait attendre le lendemain.
Oui.
Le rendez-vous pouvait être fixé au 12 mars.
Et étrangement, cette réponse m’a rassurée.
Dans ma tête, le raisonnement était presque évident :
Si ça peut attendre demain, ça ne doit pas être très urgent.
Si c’était vraiment grave, on m’aurait demandé de venir immédiatement.
Non ?
Alors j’ai continué ma journée.
J’ai continué à travailler.
À m’occuper des autres.
À faire ce que je savais faire.
Le téléphone avait sonné, un rendez-vous avait été fixé, et pourtant ma journée continuait comme toutes les autres.
Je ne savais pas encore que ce serait l’une des dernières journées où le mot cancer désignerait principalement la maladie des autres.
Le lendemain, je suis montée dans ma voiture.
Seule.
Je suis allée au cabinet de cette gynécologue qui me connaissait depuis mes treize ans.
Je pensais encore qu’il existait une explication rassurante.
Quelque chose de bénin.
Quelque chose que l’on surveillerait.
Quelque chose qui me permettrait de reprendre ma voiture après le rendez-vous et de continuer exactement là où j’avais laissé ma vie.
Après tout, tout avait commencé de manière tellement banale.
Un canapé.
La télévision.
Une main sur mon sein.
Et cette pensée :
C’est bizarre.
Une boule.
Rien qu’une boule.
La veille encore, j’étais au travail.
Quelques jours auparavant, je soufflais mes bougies devant un gâteau préparé par mes collègues.
J’avais vingt-sept ans.
Et puisque le rendez-vous avait pu attendre jusqu’au lendemain, une partie de moi s’accrochait encore à cette idée :
Ça ne peut pas être si grave.
Je suis entrée dans le cabinet.
Ma gynécologue était là.
Elle avait les résultats.
Et cette fois, il n’y avait plus rien à attendre.
12 mars 2024.
Chapitre 3 — Je pensais avoir le temps
Il fut une époque où je ne comptais pas les lendemains.
Ils étaient là, simplement. Comme une évidence.
Je pouvais penser au mois suivant, à l’année suivante, aux voyages que je ferais un jour, aux projets que je réaliserais quand j’aurais davantage d’argent, de temps ou d’énergie. Rien ne pressait vraiment.
J’étais jeune. J’avais trouvé mon métier. J’entrais doucement dans cette vie adulte faite de choses importantes et de choses parfaitement insignifiantes.
Le travail, les factures, les vacances, les projets.
Mais aussi les courses à faire, le repas du soir, les programmes du week-end et ces petits problèmes auxquels on accorde une importance démesurée avant de découvrir ce qu’est un véritable bouleversement.
Et dans cette vie, il y avait Jean-Louis.
JL, comme je l’appellerai souvent dans ces pages.
Il était arrivé à une période où je cherchais encore ce que j’allais faire de ma vie. C’était lui qui m’avait encouragée à aller demander conseil à la mairie de Versoix lorsque mes différentes tentatives d’orientation avaient échoué.
À ce moment-là, je ne pouvais évidemment pas savoir quelle place il prendrait dans mon histoire.
Il était simplement JL.
Puis le temps a fait ce qu’il fait toujours lorsqu’on ne le regarde pas passer.
Les mois sont devenus des années.
Notre relation s’est construite à travers tout ce qui compose réellement une vie à deux : les bons moments, les disputes, les réconciliations, les habitudes, les repas, les voyages, les projets et surtout une quantité incalculable de journées dont je serais aujourd’hui incapable de raconter quoi que ce soit.
Parce qu’il ne s’y passait rien d’exceptionnel.
Nous vivions, dans le confort de ce qu’on appelait « chez nous ».
Et lorsqu’une personne partage suffisamment longtemps votre quotidien, elle finit par connaître des versions de vous que personne d’autre n’a rencontrées.
JL connaissait mes qualités et mes défauts, mes humeurs, mes habitudes, mes rêves. J’en connaissais autant de lui.
Nous n’étions pas un couple parfait.
Nous étions simplement nous.
Avec le temps, sa présence était devenue tellement naturelle que je ne réfléchissais plus à ce que serait ma vie sans lui.
Je n’imaginais pas notre histoire en me demandant comment elle pourrait se terminer.
Quand je regardais l’avenir, je pensais encore au pluriel.
Nous.
Nos projets.
Nos voyages.
Ce que nous construirions.
Il restait beaucoup de choses à décider et nous n’avions pas toutes les réponses.
Mais quelle importance ?
Nous avions le temps.
Et moi aussi, je pensais avoir le temps.
Cette certitude ne concernait pas seulement mon couple.
Elle concernait mon corps.
À cette époque, je pouvais passer devant un miroir et lui trouver une quantité impressionnante de défauts.
Quelques kilos en trop.
Une partie de moi que j’aurais voulu différente.
Une silhouette qui ne correspondait pas toujours à ce que j’aurais aimé voir.
Comme beaucoup de femmes, je pouvais être particulièrement sévère avec mon propre reflet.
Pourtant, derrière toutes ces critiques, il existait quelque chose dont je n’avais même pas conscience :
j’avais confiance en mon corps.
Je ne me formulais jamais les choses ainsi.
Je lui faisais confiance parce que je n’avais aucune raison de faire autrement.
Je me levais le matin en supposant qu’il allait fonctionner.
Je partais travailler en supposant que mes jambes allaient me porter.
Je prévoyais des choses pour l’année suivante en supposant que je serais là pour les vivre.
Je pouvais toucher mon corps sans chercher quelque chose d’anormal.
Un rendez-vous médical restait un rendez-vous médical.
Un résultat était simplement un résultat.
Je ne connaissais pas encore cette attente où quelques jours peuvent sembler interminables.
Je ne connaissais pas cette peur provoquée par quelques secondes de silence sur le visage d’un médecin.
Et pourtant, la maladie faisait déjà partie de mon quotidien.
Simplement, elle appartenait aux autres.
J’étais soignante.
J’avais vu des personnes perdre leur autonomie. J’avais accompagné des patients fragilisés, observé des familles attendre des nouvelles et vu des existences se modifier à cause d’un diagnostic.
Professionnellement, je savais parfaitement qu’une vie pouvait changer très vite.
Mais il existe une distance immense entre connaître cette réalité et imaginer qu’elle puisse devenir la nôtre.
J’étais celle qui entrait dans la chambre.
Celle qui observait.
Celle qui demandait comment s’était passée la nuit.
Celle qui aidait.
Celle qui prenait soin.
Puis ma journée se terminait, j’enlevais ma tenue et je rentrais chez moi.
Je retrouvais JL.
Notre quotidien.
Ma vie.
Et tout reprenait sa place.
Une vie pas toujours simple. Une vie avec ses problèmes, ses frustrations et ses incertitudes.
Mais une vie dans laquelle je pensais encore avoir le choix.
Je pouvais changer de travail.
Voyager.
Me marier ou ne pas me marier.
Avoir des enfants ou ne pas en avoir.
Déménager.
Changer d’avis.
Reporter quelque chose à l’année suivante.
Je pouvais même décider que certaines choses attendraient.
Je prendrais davantage soin de moi plus tard.
Je ferais certains voyages plus tard.
Je réglerais certains problèmes plus tard.
Je dirais certaines choses plus tard.
Je profiterais davantage…
plus tard.
C’est un mot que l’on prononce facilement lorsque rien ne nous oblige encore à nous méfier de lui.
Plus tard.
Comme si demain était déjà quelque chose qui nous appartenait.
Je n’étais pas constamment heureuse. Je n’étais pas constamment malheureuse non plus.
Ma vie n’avait rien d’un conte de fées.
Elle était simplement normale.
Et c’est peut-être ce que je comprends différemment aujourd’hui.
Je pouvais rentrer énervée à cause d’une mauvaise journée de travail et croire sincèrement que c’était une journée terrible.
Je pouvais me disputer avec JL pour quelque chose de complètement ridicule.
Je pouvais détester mon corps pour ce que je voyais à l’extérieur sans jamais me demander ce qui pouvait se passer à l’intérieur.
Je pouvais prévoir quelque chose six mois à l’avance sans terminer ma phrase par :
si tout va bien.
Je ne savais pas encore qu’une vie ordinaire pouvait devenir quelque chose que l’on regrette.
Je ne savais pas qu’un jour, la banalité elle-même pourrait me manquer.
J’avais du temps pour JL.
Du temps pour nous.
Du temps pour voyager, changer, comprendre certaines choses, réparer certaines blessures.
Du temps pour faire des erreurs et recommencer.
Du temps pour décider quelle femme j’avais envie de devenir.
Du temps pour vivre.
Pourquoi aurais-je pensé le contraire ?
J’étais jeune.
À cette époque, les mots avant et après n’avaient encore aucune place dans mon histoire.
Il y avait seulement ma vie.
Jean-Louis.
Mon travail.
Mon corps que je critiquais mais auquel je faisais confiance.
Mes projets.
Mes petites inquiétudes.
Mes journées sans importance.
Et cette conviction tranquille que demain arriverait, puis le lendemain, puis celui d’après.
Je pensais avoir le temps.
Je ne savais pas encore que certaines choses peuvent décider à notre place.
Chapitre 2 — Prendre soin
J’avais choisi la santé.
Mais choisir une direction et savoir exactement où elle mène sont deux choses très différentes.
Lorsque je suis entrée à l’École de culture générale, je n’y ai passé qu’une année.
Avant cela, j’avais passé quatre ans au collège.
Quatre années à essayer de rester sur une voie qui, finalement, ne m’avait menée nulle part.
Du moins, c’est ainsi que je le ressentais à l’époque.
Quatre ans jetés à la poubelle.
Alors à l’ECG, je suis arrivée presque directement à cette année où il fallait déjà répondre à cette fameuse question :
Et maintenant, tu fais quoi ?
Avec un diplôme de culture générale, les possibilités existent, mais elles ne sont pas infinies. Il fallait choisir entre chercher une formation professionnelle, trouver un CFC, poursuivre vers une maturité spécialisée ou tenter d’entrer ensuite dans une autre école.
J’avais choisi l’option santé.
Alors, naturellement — ou peut-être parce que le chemin continuait malgré tout à être dessiné autour de moi — la suite semblait évidente.
Je ne serais pas médecin.
Cette porte-là était fermée.
Alors peut-être infirmière.
Cette fois, le métier avait changé, mais la pression autour de moi ressemblait encore beaucoup à celle que je connaissais.
Pour ma mère, surtout, il fallait rester dans la santé.
La pâtisserie ?
Ça ne servait à rien.
Faire autre chose ?
Pourquoi, alors qu’il existait une voie sérieuse, stable, utile ?
La santé.
Infirmière.
Alors j’ai essayé.
Encore.
J’ai tenté d’entrer en maturité spécialisée afin de pouvoir poursuivre vers les études d’infirmière.
Et ça n’a pas marché.
Je n’ai pas réussi.
Encore un échec.
À force, le mot commençait à devenir familier.
Le collège n’avait pas fonctionné.
La pâtisserie n’avait pas fonctionné.
Et maintenant, la maturité spécialisée non plus.
À cet âge-là, chaque porte qui se ferme donne facilement l’impression que le problème vient de soi.
Que les autres avancent pendant que l’on cherche encore où aller.
Que l’on devrait déjà savoir.
Que l’on devrait déjà avoir trouvé.
Moi, je cherchais encore.
Il fallait bien trouver quelque chose.
Une formation.
Un métier.
Une autre manière d’avancer.
C’est à cette période de ma vie qu’un homme est entré dans mon histoire.
Jean-louis, mais il préfère qu’on l’appelle JL.
Je ne le savais évidemment pas encore, mais il allait y rester pendant huit ans.
Il apparaîtra souvent dans ces pages.
Pas seulement parce qu’il a été mon compagnon pendant une grande partie de ma vie adulte, mais parce qu’il était là pendant beaucoup des moments où celle-ci prenait forme.
Et à ce moment précis, alors que je ne savais plus vraiment quelle porte pousser, c’est lui qui m’a encouragée à aller demander de l’aide.
À la mairie de Versoix.
L’idée était simple :
Va voir. Explique ta situation. Peut-être qu’ils sauront où t’orienter.
Alors j’y suis allée.
Et parfois, les décisions qui changent une vie commencent de manière beaucoup moins spectaculaire qu’on pourrait l’imaginer.
Pas de révélation.
Pas de vocation soudaine.
Pas de grande voix intérieure me disant que j’avais enfin trouvé ma place.
Simplement quelqu’un derrière un bureau qui m’a parlé d’un métier.
Assistante en soins et santé communautaire.
ASSC.
On m’a proposé de commencer par un stage d’observation dans un EMS.
Voir le métier.
Voir le quotidien.
Voir si ça pouvait me plaire.
Alors j’ai accepté.
Je suis entrée dans cet EMS sans savoir exactement ce que j’allais y trouver.
Des personnes âgées.
Des soins.
Des gestes que je ne connaissais pas encore.
Des histoires racontées parfois plusieurs fois.
Des personnes qui avaient besoin d’aide pour des choses que la plupart d’entre nous faisons sans même y penser.
Et quelque chose d’étrange s’est produit.
Je ne me suis pas sentie complètement étrangère à cet endroit.
Au contraire.
C’était… naturel.
Je ne connaissais pas encore le métier. Je n’avais pas les compétences, pas le vocabulaire professionnel, pas les gestes techniques.
Mais être auprès de personnes plus vulnérables que moi ne me semblait pas inhabituel.
Faire attention.
Observer.
Aider.
Écouter.
Être là.
Tout cela ressemblait étrangement à quelque chose que je connaissais déjà.
Bien avant ce stage.
Bien avant l’ECG.
Bien avant même de savoir ce que signifiaient les lettres ASSC.
J’avais grandi avec l’idée qu’il fallait prendre soin de ceux qui en avaient besoin.
D’abord de mon petit frère.
Puis des autres.
Ce qui avait commencé comme une responsabilité presque naturelle dans mon enfance se retrouvait soudain devant moi sous la forme d’un métier.
Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas l’impression d’essayer de rentrer de force dans une case.
Je n’étais pas en train d’essayer de devenir médecin.
Je n’essayais plus de devenir pâtissière.
Je n’essayais même plus de devenir infirmière.
J’étais simplement là.
Et ça me plaisait.
Peut-être que toutes ces portes fermées n’avaient pas été du temps jeté à la poubelle.
Je n’étais pas encore capable de penser comme ça.
À ce moment-là, je savais seulement une chose :
j’avais envie de voir où cette porte-là allait me mener.
Alors j’ai commencé mon CFC d’assistante en soins et santé communautaire.
Sans savoir qu’un jour, après avoir passé des années à apprendre comment prendre soin des autres, je me retrouverais de l’autre côté.
Dans le lit.
Avec le bracelet autour du poignet.
À espérer que quelqu’un, à son tour, sache prendre soin de moi.
Chapitre 1 — Avant que tout change
Avant les hôpitaux, les diagnostics et les cicatrices, il y avait une enfant qui ne savait pas encore vraiment qu’elle avait le droit de choisir ses propres rêves.
Je suis née aux Philippines, au milieu de trois enfants presque parfaitement espacés.
Deux ans entre chacun de nous.
Un grand frère, deux ans de plus que moi.
Moi, au milieu.
Et un petit frère, deux ans de moins.
Nous avons grandi principalement auprès de nos grands-parents, avec une éducation assez traditionnelle. À l’ancienne.
Il fallait respecter les adultes. Écouter. Être reconnaissant de ce que l’on avait. Ne surtout pas devenir un enfant ingrat.
Et puis, il fallait réussir.
Il existait cette idée qu’un enfant devait devenir quelqu’un dont sa famille pourrait être fière. Quelqu’un qui avait étudié, travaillé, fait les bons choix.
Et pour moi, un avenir semblait déjà avoir été choisi.
Je serais médecin.
À cet âge-là, je ne me demandais pas vraiment si c’était ce que je voulais.
Quand on est enfant, les rêves des adultes peuvent facilement devenir les nôtres. On les répète lorsqu’on nous demande ce qu’on veut faire plus tard, jusqu’à parfois oublier qu’on ne les a jamais vraiment choisis.
Alors moi aussi, je disais que je voulais devenir médecin.
C’était le projet.
Puis, à onze ans, en octobre 2008, j’ai quitté les Philippines avec mes deux frères pour rejoindre notre mère en Suisse.
Elle y vivait déjà avec son compagnon, celui qui allait prendre dans notre quotidien une place de beau-père, même si elle ne serait jamais vraiment officialisée.
Pour le voyage, une hôtesse de l’air était chargée de nous accompagner du début à la fin.
Pour une fois, je n’avais pas vraiment les rênes.
Une adulte savait où nous devions aller, quand embarquer, où nous asseoir et ce qui devait se passer ensuite.
Moi, je suivais.
Tout en gardant quand même un œil sur mes frères.
Est-ce qu’ils avaient été servis ?
Est-ce qu’ils avaient une couverture ?
Est-ce que tout allait bien ?
Puis nous avons atterri.
Nous étions arrivés en Suisse.
Et avec ce nouveau pays sont arrivées beaucoup de premières fois.
Une nouvelle école.
Une nouvelle langue.
Une nouvelle manière de vivre.
Et, progressivement, quelque chose que je n’avais peut-être jamais vraiment fait auparavant :
commencer à me demander ce que moi, je voulais.
C’est ici qu’est né mon rêve de pâtisserie.
Je voulais devenir pâtissière.
J’aimais les gâteaux, les desserts, les sucreries — probablement autant les fabriquer dans mon imagination que les manger.
Il y avait quelque chose qui me plaisait dans l’idée de créer avec mes mains.
Transformer quelques ingrédients ordinaires en quelque chose de beau.
Et puis, soyons honnêtes : pouvoir être entourée de desserts toute la journée me semblait être un argument professionnel parfaitement raisonnable.
Pour la première fois, ce rêve-là avait quelque chose de différent.
Il ne venait pas de ce que l’on imaginait pour moi.
Il venait de moi.
Mais avoir son propre rêve ne signifie pas immédiatement avoir la liberté de le suivre.
Le chemin prévu restait le même.
L’école primaire.
Le cycle d’orientation.
Puis le collège.
Parce que le collège devait mener aux longues études.
Et les longues études devaient mener à médecine.
Alors je suis entrée au collège.
Et j’ai essayé de rester sur cette route.
J’ai insisté.
Même lorsque je commençais à comprendre qu’elle n’était peut-être pas la mienne.
Parce qu’abandonner le collège ne ressemblait pas simplement à un changement d’orientation.
Cela ressemblait à une déception.
À un échec.
Peut-être même, quelque part, à de l’ingratitude.
Alors j’ai continué.
Jusqu’à ce que le stress ne reste plus seulement dans ma tête.
Mon corps a commencé à parler lui aussi.
J’ai développé un ulcère, pour lequel j’ai dû être traitée.
À un moment, il a fallu choisir.
Continuer à essayer de devenir celle que l’on attendait de moi,
ou accepter que cette vie-là ne serait peut-être jamais la mienne.
J’ai quitté le collège.
Et je suis revenue vers ce premier rêve qui m’appartenait vraiment.
La pâtisserie.
J’ai cherché une place pour faire un CFC.
J’ai essayé de trouver une entreprise qui me permettrait d’entrer dans ce monde que j’avais choisi.
Mais ça n’a pas fonctionné.
Aucune place.
Et parfois, c’est ça aussi, grandir.
Comprendre qu’il ne suffit pas de trouver ce que l’on veut pour que la vie nous le donne.
Il fallait donc encore choisir.
Encore chercher.
Je suis entrée à l’École de culture générale.
Et lorsqu’il a fallu choisir une orientation, j’ai coché santé.
Cette fois, personne ne m’avait dit de le faire.
Du moins, pas directement.
Peut-être que c’était mon choix.
Peut-être que l’éducation reçue depuis l’enfance — prendre soin des plus jeunes, aider ceux qui sont plus vulnérables, se rendre utile — avait déjà planté quelque chose en moi.
Probablement un peu des deux.
Je ne serais pas médecin.
Je ne serais pas pâtissière non plus.
Je ne savais simplement pas encore ce que j’allais devenir.
Mais sans le comprendre à ce moment-là, je venais de faire un choix qui allait profondément marquer ma vie.
J’avais choisi la santé.
Et bientôt, prendre soin des autres ne serait plus seulement quelque chose que l’on m’avait appris depuis l’enfance.
Cela allait devenir mon métier.
Elle s’appelait Arjelynne
Elle ne savait pas encore qu’un jour viendrait où rester en vie deviendrait l’une des choses les plus courageuses qu’elle aurait jamais faites.
À cette époque, elle était simplement Arjelynne.
Une jeune fille au cœur tendre, à l’esprit bruyant, avec cette fâcheuse habitude de tout ressentir.
Absolument tout.
Elle remarquait les petites choses : le changement dans la voix de quelqu’un lorsqu’il disait « ça va », les silences entre deux phrases, la tristesse cachée derrière un sourire. Elle se souvenait de détails que les autres avaient oublié lui avoir confiés.
Et lorsqu’une personne qu’elle aimait souffrait, son premier réflexe était toujours de se rapprocher.
De rester.
De prendre soin.
Parfois jusqu’à s’oublier elle-même.
Peut-être était-ce son don.
Peut-être était-ce aussi l’origine de certaines de ses blessures.
Elle passa des années à apprendre à prendre soin des autres bien avant d’apprendre à prendre soin d’elle-même.
Et la vie avait apparemment prévu de lui enseigner cette leçon à sa manière.
Il y aurait l’amour.
Les hôpitaux.
Des mains qu’elle penserait ne jamais voir lâcher la sienne — et certaines qui le feraient.
Il y aurait des cicatrices, visibles et invisibles.
Des photographies. Des chansons. Des rires aux moments les moins appropriés. Des rencontres, des départs et des nuits où le matin semblerait beaucoup trop loin.
Jusqu’au jour où elle se regarderait dans un miroir en se demandant où était passée la jeune fille qu’elle avait été.
Mais cette histoire ne commence pas par le cancer.
Ni par la dépression.
Ni par les pertes ou les cœurs brisés.
Elle commence avant tout cela.
Avec une jeune fille qui n’avait aucune idée de tout ce que la vie allait un jour lui demander.
Une jeune fille qui croyait encore que les cicatrices étaient forcément des choses que l’on pouvait voir.
Elle s’appelait Arjelynne.
Je ne connais pas encore la fin de son histoire.
Je sais seulement qu’au fil de ces pages, la vie tentera plusieurs fois de changer ce que ce prénom signifie.
Jusqu’au jour où elle-même ne saura plus très bien qui se cache derrière lui.
Alors, pour l’instant, retenez simplement mon prénom.
Arjelynne
Un atome
Il y a des choses que l’on ne découvre sur soi que lorsque la vie ne nous laisse plus d’autre choix que de les apprendre.
Jusqu’où notre corps peut supporter la douleur.
Combien de fois notre cœur peut se briser sans perdre sa capacité à aimer.
À quel point une pièce peut sembler vide, même lorsque les autres nous répètent que nous sommes entourés.
À quel point il est étrange de regarder dans un miroir, de reconnaître son visage, mais plus vraiment la personne qui nous regarde.
Et que, parfois, le courage n’a absolument rien à voir avec le fait de se battre.
Parfois, le courage, c’est simplement décider de rester.
Mais à cette époque, celle bien avant tout cela, je ne savais encore rien de tout cela.
Il fut un temps où les hôpitaux n’étaient pas encore devenus des lieux familiers. Avant que mes cicatrices portent des dates et des souvenirs. Avant que des mots comme survivante ne viennent s’attacher à mon nom.
Il fut un temps où mon corps était simplement mon corps.
Où l’amour ressemblait encore à quelque chose qui, une fois trouvé, resterait.
Où l’âge adulte me semblait être un pays lointain que je finirais par atteindre un jour, avec toutes les réponses soigneusement rangées dans une valise.
Je n’en avais aucune idée.
Je ne savais pas qu’un jour, je devrais faire le deuil de certaines versions de moi-même alors que j’étais encore en vie.
Je ne savais pas que des gens pouvaient nous aimer profondément et malgré tout nous décevoir.
Que certains adieux arriveraient sans jamais nous offrir de véritable conclusion.
Que la personne qui nous tient la main pendant une épreuve ne sera pas forcément là pour la suivante.
Je ne savais pas que je finirais par connaître intimement l’art de recommencer.
Recommencer après la maladie.
Recommencer après l’amour.
Recommencer après avoir perdu toutes ses certitudes.
Recommencer alors que je ne voulais même pas d’un nouveau départ.
La vie possède parfois un cruel sens de l’humour.
Elle brûle la carte, puis nous demande quelle direction nous comptons prendre.
Pendant longtemps, j’ai cru que mon histoire parlerait de tout ce que j’avais perdu.
Ma santé.
Des morceaux de mon corps.
Des relations.
Mes certitudes.
Ma sécurité.
Des personnes.
Des versions de moi-même que je voulais désespérément retrouver.
Mais la perte est une étrange sculptrice.
Elle enlève, encore et encore, jusqu’à ce que l’on soit persuadé qu’il ne restera plus rien.
Et parfois, il ne reste effectivement presque rien.
La dépression s’installe alors dans les espaces laissés vides.
Au début, elle ne fait pas forcément de bruit. Elle se glisse dans les pensées, dans les nuits trop longues, dans les matins où ouvrir les yeux ressemble déjà à un effort. Puis elle prend de la place. Lentement. Méthodiquement.
Jusqu’à devenir familière.
Jusqu’à ce que les ténèbres ne soient plus seulement quelque chose que l’on traverse, mais l’endroit même où l’on habite.
Et lorsque l’on vit trop longtemps dans le noir, on finit par oublier à quoi ressemblait la lumière.
Je l’ai oubliée.
J’ai oublié ce que cela faisait d’avoir envie de demain.
J’ai oublié la fille qui pouvait rire sans avoir à y penser. Celle qui faisait des projets comme si l’avenir lui appartenait naturellement. Celle qui n’avait pas besoin de chercher une raison de rester parce que vivre, autrefois, allait simplement de soi.
À sa place, il y avait cette fatigue.
Pas celle qu’une bonne nuit de sommeil peut réparer.
Une fatigue plus profonde.
Celle de devoir constamment se convaincre de continuer.
Chercher une raison.
Puis une autre.
Et encore une autre.
Jusqu’au jour où chercher est devenu plus épuisant que l’idée d’abandonner.
C’est peut-être cela que l’on comprend mal lorsque l’on regarde la dépression depuis l’extérieur.
Il ne s’agit pas toujours de vouloir mourir.
Parfois, on veut simplement que tout s’arrête.
Le bruit.
La douleur.
Les pensées.
L’obligation de se réveiller chaque matin et de recommencer à porter une vie devenue beaucoup trop lourde.
Et il arrive un moment où disparaître peut sembler terriblement plus simple que de continuer à chercher une raison de vivre.
J’ai connu cet endroit.
Celui où les ténèbres prennent tellement de place qu’elles commencent à parler à notre place.
Celui où l’on ne distingue plus ce que l’on pense de ce que la maladie nous murmure.
Celui où l’on regarde sa propre existence comme quelque chose dont on pourrait doucement s’absenter.
Alors peut-être que la perte avait finalement gagné.
Peut-être qu’elle avait suffisamment sculpté, arraché, effacé.
Peut-être qu’il ne restait véritablement plus rien de celle que j’avais été.
Ou presque.
Parce que quelque part, enfoui si profondément que je ne saurais même pas vous dire où, quelque chose existait encore.
Pas une flamme.
Ce serait trop beau.
Pas de l’espoir non plus.
Je n’en avais pas assez pour appeler cela ainsi.
C’était beaucoup plus petit.
Ridiculement petit.
Un fragment.
Un atome, peut-être.
Un tout petit morceau de moi d’avant que les ténèbres n’avaient pas encore réussi à atteindre.
Il ne me promettait pas que tout irait mieux.
Il ne me disait pas que la vie était belle.
Il ne connaissait pas la suite de cette histoire.
Moi non plus.
Il murmurait seulement quelque chose que j’entendais à peine.
Et si on essayait encore un peu ?
Je ne savais pas si j’en avais envie.
Je ne savais même pas si j’en étais capable.
Mais pour l’instant, cet atome était encore là.
Et c’est ici que commence cette histoire.