Chapitre 2 — Prendre soin

J’avais choisi la santé.

Mais choisir une direction et savoir exactement où elle mène sont deux choses très différentes.

Lorsque je suis entrée à l’École de culture générale, je n’y ai passé qu’une année.

Avant cela, j’avais passé quatre ans au collège.

Quatre années à essayer de rester sur une voie qui, finalement, ne m’avait menée nulle part.

Du moins, c’est ainsi que je le ressentais à l’époque.

Quatre ans jetés à la poubelle.

Alors à l’ECG, je suis arrivée presque directement à cette année où il fallait déjà répondre à cette fameuse question :

Et maintenant, tu fais quoi ?

Avec un diplôme de culture générale, les possibilités existent, mais elles ne sont pas infinies. Il fallait choisir entre chercher une formation professionnelle, trouver un CFC, poursuivre vers une maturité spécialisée ou tenter d’entrer ensuite dans une autre école.

J’avais choisi l’option santé.

Alors, naturellement — ou peut-être parce que le chemin continuait malgré tout à être dessiné autour de moi — la suite semblait évidente.

Je ne serais pas médecin.

Cette porte-là était fermée.

Alors peut-être infirmière.

Cette fois, le métier avait changé, mais la pression autour de moi ressemblait encore beaucoup à celle que je connaissais.

Pour ma mère, surtout, il fallait rester dans la santé.

La pâtisserie ?

Ça ne servait à rien.

Faire autre chose ?

Pourquoi, alors qu’il existait une voie sérieuse, stable, utile ?

La santé.

Infirmière.

Alors j’ai essayé.

Encore.

J’ai tenté d’entrer en maturité spécialisée afin de pouvoir poursuivre vers les études d’infirmière.

Et ça n’a pas marché.

Je n’ai pas réussi.

Encore un échec.

À force, le mot commençait à devenir familier.

Le collège n’avait pas fonctionné.

La pâtisserie n’avait pas fonctionné.

Et maintenant, la maturité spécialisée non plus.

À cet âge-là, chaque porte qui se ferme donne facilement l’impression que le problème vient de soi.

Que les autres avancent pendant que l’on cherche encore où aller.

Que l’on devrait déjà savoir.

Que l’on devrait déjà avoir trouvé.

Moi, je cherchais encore.

Il fallait bien trouver quelque chose.

Une formation.

Un métier.

Une autre manière d’avancer.

C’est à cette période de ma vie qu’un homme est entré dans mon histoire.

Jean-louis, mais il préfère qu’on l’appelle JL.

Je ne le savais évidemment pas encore, mais il allait y rester pendant huit ans.

Il apparaîtra souvent dans ces pages.

Pas seulement parce qu’il a été mon compagnon pendant une grande partie de ma vie adulte, mais parce qu’il était là pendant beaucoup des moments où celle-ci prenait forme.

Et à ce moment précis, alors que je ne savais plus vraiment quelle porte pousser, c’est lui qui m’a encouragée à aller demander de l’aide.

À la mairie de Versoix.

L’idée était simple :

Va voir. Explique ta situation. Peut-être qu’ils sauront où t’orienter.

Alors j’y suis allée.

Et parfois, les décisions qui changent une vie commencent de manière beaucoup moins spectaculaire qu’on pourrait l’imaginer.

Pas de révélation.

Pas de vocation soudaine.

Pas de grande voix intérieure me disant que j’avais enfin trouvé ma place.

Simplement quelqu’un derrière un bureau qui m’a parlé d’un métier.

Assistante en soins et santé communautaire.

ASSC.

On m’a proposé de commencer par un stage d’observation dans un EMS.

Voir le métier.

Voir le quotidien.

Voir si ça pouvait me plaire.

Alors j’ai accepté.

Je suis entrée dans cet EMS sans savoir exactement ce que j’allais y trouver.

Des personnes âgées.

Des soins.

Des gestes que je ne connaissais pas encore.

Des histoires racontées parfois plusieurs fois.

Des personnes qui avaient besoin d’aide pour des choses que la plupart d’entre nous faisons sans même y penser.

Et quelque chose d’étrange s’est produit.

Je ne me suis pas sentie complètement étrangère à cet endroit.

Au contraire.

C’était… naturel.

Je ne connaissais pas encore le métier. Je n’avais pas les compétences, pas le vocabulaire professionnel, pas les gestes techniques.

Mais être auprès de personnes plus vulnérables que moi ne me semblait pas inhabituel.

Faire attention.

Observer.

Aider.

Écouter.

Être là.

Tout cela ressemblait étrangement à quelque chose que je connaissais déjà.

Bien avant ce stage.

Bien avant l’ECG.

Bien avant même de savoir ce que signifiaient les lettres ASSC.

J’avais grandi avec l’idée qu’il fallait prendre soin de ceux qui en avaient besoin.

D’abord de mon petit frère.

Puis des autres.

Ce qui avait commencé comme une responsabilité presque naturelle dans mon enfance se retrouvait soudain devant moi sous la forme d’un métier.

Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas l’impression d’essayer de rentrer de force dans une case.

Je n’étais pas en train d’essayer de devenir médecin.

Je n’essayais plus de devenir pâtissière.

Je n’essayais même plus de devenir infirmière.

J’étais simplement là.

Et ça me plaisait.

Peut-être que toutes ces portes fermées n’avaient pas été du temps jeté à la poubelle.

Je n’étais pas encore capable de penser comme ça.

À ce moment-là, je savais seulement une chose :

j’avais envie de voir où cette porte-là allait me mener.

Alors j’ai commencé mon CFC d’assistante en soins et santé communautaire.

Sans savoir qu’un jour, après avoir passé des années à apprendre comment prendre soin des autres, je me retrouverais de l’autre côté.

Dans le lit.

Avec le bracelet autour du poignet.

À espérer que quelqu’un, à son tour, sache prendre soin de moi.

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