Chapitre 5 – le 12 Mars

Le 12 mars 2024, je suis entrée dans le cabinet de ma gynécologue en pensant que j’allais recevoir un résultat.

Je ne savais pas que j’allais en ressortir avec une nouvelle vie.

J’étais venue seule.

En voiture.

La veille encore, j’étais au travail lorsque le cabinet m’avait appelée pour me demander de venir rapidement.

J’avais demandé si cela pouvait attendre le lendemain.

On m’avait répondu que oui.

Et cette simple réponse avait suffi à me rassurer.

Si ça peut attendre demain, ça ne doit pas être si grave.

C’est fou, toutes les petites preuves que notre cerveau est capable de fabriquer lorsqu’il n’est pas encore prêt à entendre la vérité.

Je connaissais ma gynécologue, la Dre Rotzetter-Oterro, depuis mes treize ans.

Elle m’avait connue adolescente.

Pendant toutes ces années, elle avait accompagné cette partie intime de ma vie de femme à travers des consultations qui, jusque-là, n’avaient jamais séparé mon existence en un avant et un après.

Ce jour-là, quelque chose était différent.

Je ne saurais pas dire si je l’ai compris dans sa façon de me regarder, dans sa voix ou dans les quelques secondes qui ont précédé les mots.

Puis elle me l’a annoncé.

C’était un cancer.

J’ai ri.

Pas parce que c’était drôle.

Pas parce que je n’avais pas entendu.

J’ai simplement ri.

Un rire d’incrédulité.

Comme si mon cerveau avait rejeté l’information avant même de lui laisser le temps d’entrer.

Je l’ai regardée.

« Ce n’est pas possible. Vous rigolez avec moi ? C’est une blague ? »

Une partie de moi attendait réellement qu’elle sourie.

Qu’elle me dise qu’il y avait eu une erreur.

Que les résultats avaient été mal interprétés.

N’importe quoi.

Mais elle n’a pas souri.

Son visage est resté sérieux.

Et c’est peut-être son regard, davantage que ses mots, qui m’a fait comprendre.

Elle me connaissait depuis mes treize ans.

Elle ne plaisantait pas.

Alors les larmes sont venues.

Je ne sais pas combien de temps j’ai pleuré.

Je ne sais même plus exactement ce qu’elle m’a expliqué ensuite.

Parce qu’elle, de son côté, avait déjà plusieurs étapes d’avance.

Il fallait parler de la suite.

Des examens.

Des spécialistes.

Des traitements.

De ce qui allait devoir être organisé rapidement.

Elle parlait.

J’entendais des mots.

Mais rien ne passait vraiment.

J’étais physiquement assise devant elle.

Mentalement, j’étais encore bloquée sur une seule phrase.

J’ai un cancer.

Tout ce qui venait après semblait appartenir à une conversation à laquelle je n’étais pas encore capable de participer.

La Dre Rotzetter-Oterro m’a parlé de deux oncologues.

Deux possibilités pour la suite de ma prise en charge.

Un homme.

Une femme.

Je ne sais même pas si, à cet instant, j’étais réellement capable de prendre une décision réfléchie.

Mais il fallait choisir.

J’ai préféré la femme.

La Dre Kohlik

Une décision de quelques secondes qui allait faire entrer une nouvelle personne dans une partie extrêmement intime de ma vie.

Ma gynécologue n’a pas attendu.

Devant moi, elle a pris son téléphone.

Elle a appelé directement la Dre Kohlik

Elle lui a parlé de mon dossier.

De mon âge.

De la situation.

Elle a insisté pour savoir si elle pouvait me prendre comme patiente.

Si elle pouvait me voir rapidement.

Le plus rapidement possible.

Et moi, j’étais là.

J’écoutais deux médecins commencer à organiser la prise en charge de mon cancer alors que je n’avais même pas encore réussi à accepter que j’en avais un.

C’était étrange.

Presque irréel.

Tout allait très vite autour de moi alors que, dans ma tête, plus rien ne bougeait.

On parlait déjà d’oncologie.

De rendez-vous.

De traitements.

De ce qui allait venir ensuite.

Moi, j’en étais encore à :

Ce n’est pas possible.

Je crois que c’est là que j’ai commencé à comprendre quelque chose que beaucoup de patients découvrent brutalement.

Une fois que le diagnostic tombe, la médecine avance.

Elle doit avancer.

Elle organise.

Elle téléphone.

Elle transmet les dossiers.

Elle planifie.

Elle anticipe.

Parce qu’il faut agir.

Mais le patient, lui, ne suit pas forcément à la même vitesse.

Mon dossier avait déjà commencé son chemin vers l’oncologie.

Moi, j’étais toujours assise dans le cabinet de ma gynécologue, incapable de comprendre comment le mot oncologue pouvait soudain me concerner.

J’étais soignante.

Je connaissais ces mots.

Je savais ce qu’ils signifiaient.

Mais ce jour-là, ils ne voulaient plus rien dire.

Ou peut-être qu’ils voulaient dire beaucoup trop de choses à la fois.

Puis je suis sortie du cabinet.

Il y avait une terrasse.

Je suis allée m’y asseoir.

Et là,

j’ai pleuré ma mort.

Pas ma maladie.

Pas mon sein.

Pas une éventuelle opération.

Pas les traitements dont on venait pourtant de commencer à me parler.

Ma mort.

Parce qu’à cet instant précis, dans ma tête, cancer ne voulait pas encore dire protocole, chirurgie, traitements ou guérison.

Cancer voulait dire :

Je vais mourir.

J’avais vingt-sept ans depuis trois jours.

Trois jours.

Quelques jours auparavant, mes collègues m’avaient préparé un gâteau.

J’avais travaillé.

J’avais souri.

J’avais fêté mon anniversaire.

Et maintenant, j’étais assise sur une terrasse en train d’essayer de comprendre comment, en quelques jours, j’étais passée d’un gâteau d’anniversaire à un rendez-vous en oncologie.

Alors j’ai pris mon téléphone.

Et j’ai appelé Jean-Louis.

Il a décroché avec une voix légère.

Contente.

Presque souriante.

Une voix normale.

La voix de quelqu’un dont la journée n’avait pas encore basculé.

Puis il m’a entendue pleurer.

Et sa voix a changé.

Je lui ai annoncé la nouvelle comme j’ai pu.

J’ai un cancer.

Je ne savais pas qu’il avait son téléphone en haut-parleur.

Ses collègues étaient avec lui.

Ils ont entendu eux aussi.

Une information qui, quelques minutes auparavant, n’existait qu’entre ma gynécologue et moi venait soudain d’entrer dans notre vie.

Je n’ai même pas eu besoin de lui demander de venir.

Je ne lui ai pas expliqué que j’étais venue en voiture.

Je ne lui ai pas dit que je ne me sentais pas capable de conduire pour rentrer.

Je n’ai pas eu besoin de formuler quoi que ce soit.

Il a simplement dit :

« J’arrive. »

Il m’a demandé de lui envoyer l’adresse.

Il m’a dit d’attendre tranquillement.

Qu’il serait là le plus rapidement possible.

Puis il a tout laissé.

Jean-Louis était à La Praille, du côté de Lancy.

Moi, j’étais à Gland.

Il a pris son scooter et a fait la route jusqu’à moi.

Pendant ce temps, j’ai attendu.

Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête pendant ce trajet.

Peut-être tout.

Peut-être rien.

Je sais simplement qu’il était en train de venir.

Et dans un moment où absolument rien ne semblait encore avoir de sens, cette information était suffisamment simple pour que mon cerveau puisse la comprendre.

Jean-Louis arrive.

Lorsqu’il est arrivé à Gland, il a laissé son scooter sur place.

Nous avions notre Yaris.

Il s’est installé derrière le volant.

Et moi, je suis passée côté passager.

Quelques heures auparavant, j’avais conduit seule jusqu’au cabinet.

Maintenant, quelqu’un conduisait pour moi.

Puis Jean-Louis a fait quelque chose dont je me souviens encore.

Il a pris ses cigarettes.

Son tabac.

Et il a tout jeté à la poubelle.

Sans attendre.

Dans sa tête, il fallait déjà trouver une raison.

Une explication.

Quelque chose à accuser.

Il avait peur que sa cigarette et la fumée passive que j’avais respirée à ses côtés aient pu contribuer à ce qui m’arrivait.

Nous ne savions encore presque rien de mon cancer.

Nous ne connaissions pas encore toute sa nature.

Nous ne savions pas réellement ce qui m’attendait.

Mais déjà, nous cherchions un coupable.

Peut-être était-ce sa façon de reprendre un peu de contrôle.

Il ne pouvait pas enlever la tumeur.

Il ne pouvait pas effacer le résultat de la biopsie.

Il ne pouvait pas revenir au mois de janvier et faire disparaître cette boule sous mes doigts.

Alors il pouvait au moins jeter son tabac.

Et il l’a fait.

Moi, je continuais à pleurer.

Jean-Louis essayait de me changer les idées.

Mais que fait-on avec quelqu’un quelques heures après qu’on lui a annoncé un cancer ?

Il n’existe pas vraiment de mode d’emploi.

Alors il m’a proposé d’aller manger.

Des sushis.

Et nous sommes allés manger des sushis.

Cette phrase me paraît presque absurde aujourd’hui.

J’avais un cancer.

Et j’étais assise devant des sushis.

Mais les catastrophes personnelles ont quelque chose de profondément étrange.

La vie ordinaire ne disparaît pas immédiatement.

Il faut toujours manger.

Il faut toujours rentrer.

Il faut toujours récupérer un scooter laissé quelque part.

Les voitures continuent de rouler.

Les restaurants restent ouverts.

Les gens autour de vous parlent et rient sans savoir que votre monde vient de s’effondrer.

Alors nous avons mangé.

Ou du moins, nous avons essayé.

Pendant quelques instants, Jean-Louis a tenté de détourner mon esprit de ce mot qui revenait constamment.

Cancer.

Puis j’ai pensé au travail.

Parce que même ce jour-là, au milieu de tout ça, une partie de moi continuait à penser à ce qu’il fallait faire.

J’avais un arrêt de travail.

Un long arrêt.

Et je voulais le remettre directement à mes responsables.

Je voulais leur annoncer moi-même ce qui se passait.

Pas de rumeur.

Pas de questions sur mon absence.

Pas d’explication vague.

Je voulais qu’elles sachent.

Alors j’ai demandé à Jean-Louis de me conduire jusqu’à mon lieu de travail.

Et nous y sommes allés.

J’étais assise côté passager de notre Yaris, mon arrêt de travail avec moi.

Quelques heures auparavant, j’étais encore une soignante.

Maintenant, j’allais annoncer à mes responsables que je ne reviendrais pas travailler.

Pas demain.

Pas la semaine suivante.

Je ne savais même pas quand.

Je suis entrée.

J’ai remis mon certificat.

Et il a fallu prononcer encore une fois cette phrase que je n’avais toujours pas intégrée moi-même.

J’ai un cancer.

Je voulais leur annoncer directement.

Je voulais qu’il n’y ait pas de questions à se poser.

Peut-être que c’était aussi une manière de garder la maîtrise d’une toute petite chose.

Je ne contrôlais plus ce qui se passait dans mon corps.

Je ne contrôlais pas les résultats.

Je ne contrôlais pas les rendez-vous qui allaient arriver.

Je ne contrôlais pas ce que les médecins décideraient nécessaire de faire.

Mais je pouvais encore choisir qui apprendrait la nouvelle et comment.

Alors j’ai fait ça.

Puis il n’y avait plus rien à organiser pour cette journée.

Et c’est peut-être là que le silence est devenu le plus difficile.

Parce que la Dre Rotzetter-Oterro avait déjà commencé à organiser la suite.

La Dre Kohlik allait entrer dans ma vie.

Mon dossier avançait.

Les rendez-vous allaient arriver.

La médecine s’était mise en marche.

Jean-Louis avait traversé une partie du canton en scooter pour venir me chercher.

Il avait jeté son tabac.

Il avait pris le volant.

Il avait essayé de me faire manger.

J’avais prévenu mon travail.

Tout le monde faisait quelque chose.

Sauf moi.

Moi, je ne savais toujours pas quoi faire de cette information.

Quelques heures auparavant, j’étais entrée seule dans un cabinet médical.

J’avais vingt-sept ans.

Un travail.

Un couple.

Des projets.

Une Yaris garée dehors.

Et une boule dans le sein.

Maintenant, j’avais une oncologue.

Un arrêt de travail.

Et un mot qui venait de s’installer dans ma vie sans demander la permission.

Cancer.

C’est peut-être cela, le véritable moment où mon existence s’est séparée en deux.

Il y avait l’Arjelynne qui était entrée dans ce cabinet sans savoir.

Et celle qui en était sortie, s’était assise sur une terrasse et avait pleuré sa mort.

Entre les deux, il n’y avait eu que quelques mots.

Mais ils avaient suffi.

Pour la première fois de ma vie, « avant » venait d’exister.

Et je n’avais encore aucune idée de ce que « après » allait me coûter.

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