Chapitre 3 — Je pensais avoir le temps

Il fut une époque où je ne comptais pas les lendemains.

Ils étaient là, simplement. Comme une évidence.

Je pouvais penser au mois suivant, à l’année suivante, aux voyages que je ferais un jour, aux projets que je réaliserais quand j’aurais davantage d’argent, de temps ou d’énergie. Rien ne pressait vraiment.

J’étais jeune. J’avais trouvé mon métier. J’entrais doucement dans cette vie adulte faite de choses importantes et de choses parfaitement insignifiantes.

Le travail, les factures, les vacances, les projets.

Mais aussi les courses à faire, le repas du soir, les programmes du week-end et ces petits problèmes auxquels on accorde une importance démesurée avant de découvrir ce qu’est un véritable bouleversement.

Et dans cette vie, il y avait Jean-Louis.

JL, comme je l’appellerai souvent dans ces pages.

Il était arrivé à une période où je cherchais encore ce que j’allais faire de ma vie. C’était lui qui m’avait encouragée à aller demander conseil à la mairie de Versoix lorsque mes différentes tentatives d’orientation avaient échoué.

À ce moment-là, je ne pouvais évidemment pas savoir quelle place il prendrait dans mon histoire.

Il était simplement JL.

Puis le temps a fait ce qu’il fait toujours lorsqu’on ne le regarde pas passer.

Les mois sont devenus des années.

Notre relation s’est construite à travers tout ce qui compose réellement une vie à deux : les bons moments, les disputes, les réconciliations, les habitudes, les repas, les voyages, les projets et surtout une quantité incalculable de journées dont je serais aujourd’hui incapable de raconter quoi que ce soit.

Parce qu’il ne s’y passait rien d’exceptionnel.

Nous vivions, dans le confort de ce qu’on appelait « chez nous ».

Et lorsqu’une personne partage suffisamment longtemps votre quotidien, elle finit par connaître des versions de vous que personne d’autre n’a rencontrées.

JL connaissait mes qualités et mes défauts, mes humeurs, mes habitudes, mes rêves. J’en connaissais autant de lui.

Nous n’étions pas un couple parfait.

Nous étions simplement nous.

Avec le temps, sa présence était devenue tellement naturelle que je ne réfléchissais plus à ce que serait ma vie sans lui.

Je n’imaginais pas notre histoire en me demandant comment elle pourrait se terminer.

Quand je regardais l’avenir, je pensais encore au pluriel.

Nous.

Nos projets.

Nos voyages.

Ce que nous construirions.

Il restait beaucoup de choses à décider et nous n’avions pas toutes les réponses.

Mais quelle importance ?

Nous avions le temps.

Et moi aussi, je pensais avoir le temps.

Cette certitude ne concernait pas seulement mon couple.

Elle concernait mon corps.

À cette époque, je pouvais passer devant un miroir et lui trouver une quantité impressionnante de défauts.

Quelques kilos en trop.

Une partie de moi que j’aurais voulu différente.

Une silhouette qui ne correspondait pas toujours à ce que j’aurais aimé voir.

Comme beaucoup de femmes, je pouvais être particulièrement sévère avec mon propre reflet.

Pourtant, derrière toutes ces critiques, il existait quelque chose dont je n’avais même pas conscience :

j’avais confiance en mon corps.

Je ne me formulais jamais les choses ainsi.

Je lui faisais confiance parce que je n’avais aucune raison de faire autrement.

Je me levais le matin en supposant qu’il allait fonctionner.

Je partais travailler en supposant que mes jambes allaient me porter.

Je prévoyais des choses pour l’année suivante en supposant que je serais là pour les vivre.

Je pouvais toucher mon corps sans chercher quelque chose d’anormal.

Un rendez-vous médical restait un rendez-vous médical.

Un résultat était simplement un résultat.

Je ne connaissais pas encore cette attente où quelques jours peuvent sembler interminables.

Je ne connaissais pas cette peur provoquée par quelques secondes de silence sur le visage d’un médecin.

Et pourtant, la maladie faisait déjà partie de mon quotidien.

Simplement, elle appartenait aux autres.

J’étais soignante.

J’avais vu des personnes perdre leur autonomie. J’avais accompagné des patients fragilisés, observé des familles attendre des nouvelles et vu des existences se modifier à cause d’un diagnostic.

Professionnellement, je savais parfaitement qu’une vie pouvait changer très vite.

Mais il existe une distance immense entre connaître cette réalité et imaginer qu’elle puisse devenir la nôtre.

J’étais celle qui entrait dans la chambre.

Celle qui observait.

Celle qui demandait comment s’était passée la nuit.

Celle qui aidait.

Celle qui prenait soin.

Puis ma journée se terminait, j’enlevais ma tenue et je rentrais chez moi.

Je retrouvais JL.

Notre quotidien.

Ma vie.

Et tout reprenait sa place.

Une vie pas toujours simple. Une vie avec ses problèmes, ses frustrations et ses incertitudes.

Mais une vie dans laquelle je pensais encore avoir le choix.

Je pouvais changer de travail.

Voyager.

Me marier ou ne pas me marier.

Avoir des enfants ou ne pas en avoir.

Déménager.

Changer d’avis.

Reporter quelque chose à l’année suivante.

Je pouvais même décider que certaines choses attendraient.

Je prendrais davantage soin de moi plus tard.

Je ferais certains voyages plus tard.

Je réglerais certains problèmes plus tard.

Je dirais certaines choses plus tard.

Je profiterais davantage…

plus tard.

C’est un mot que l’on prononce facilement lorsque rien ne nous oblige encore à nous méfier de lui.

Plus tard.

Comme si demain était déjà quelque chose qui nous appartenait.

Je n’étais pas constamment heureuse. Je n’étais pas constamment malheureuse non plus.

Ma vie n’avait rien d’un conte de fées.

Elle était simplement normale.

Et c’est peut-être ce que je comprends différemment aujourd’hui.

Je pouvais rentrer énervée à cause d’une mauvaise journée de travail et croire sincèrement que c’était une journée terrible.

Je pouvais me disputer avec JL pour quelque chose de complètement ridicule.

Je pouvais détester mon corps pour ce que je voyais à l’extérieur sans jamais me demander ce qui pouvait se passer à l’intérieur.

Je pouvais prévoir quelque chose six mois à l’avance sans terminer ma phrase par :

si tout va bien.

Je ne savais pas encore qu’une vie ordinaire pouvait devenir quelque chose que l’on regrette.

Je ne savais pas qu’un jour, la banalité elle-même pourrait me manquer.

J’avais du temps pour JL.

Du temps pour nous.

Du temps pour voyager, changer, comprendre certaines choses, réparer certaines blessures.

Du temps pour faire des erreurs et recommencer.

Du temps pour décider quelle femme j’avais envie de devenir.

Du temps pour vivre.

Pourquoi aurais-je pensé le contraire ?

J’étais jeune.

À cette époque, les mots avant et après n’avaient encore aucune place dans mon histoire.

Il y avait seulement ma vie.

Jean-Louis.

Mon travail.

Mon corps que je critiquais mais auquel je faisais confiance.

Mes projets.

Mes petites inquiétudes.

Mes journées sans importance.

Et cette conviction tranquille que demain arriverait, puis le lendemain, puis celui d’après.

Je pensais avoir le temps.

Je ne savais pas encore que certaines choses peuvent décider à notre place.

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