Chapitre 4 — La boule

Au début, ce n’était qu’une boule.

Je l’ai découverte en janvier 2024.

J’étais devant la télévision.

Rien de particulier. Pas de douleur. Pas de grand signe annonciateur. Pas de scène dramatique comme celles que l’on imagine parfois lorsqu’on raconte, après coup, le moment où tout a commencé.

J’étais simplement devant la télé lorsque ma main a senti quelque chose dans mon sein droit.

Une boule.

Je l’ai touchée.

Puis retouchée.

C’est bizarre.

C’est probablement tout ce que je me suis dit.

Une boule dans un sein peut être tellement de choses.

Un kyste.

Les hormones.

Quelque chose de bénin.

À vingt-six ans, mon esprit n’est certainement pas allé directement vers le gros C.

Le cancer, c’était quelque chose que je connaissais en tant que soignante.

Mais entre savoir qu’une maladie existe et penser qu’elle pourrait se trouver à l’intérieur de son propre corps, il y a un monde.

Alors j’ai laissé passer le temps.

Janvier est devenu février.

La boule, elle, était toujours là.

Je la vérifiais de temps en temps. Je savais qu’elle existait, mais ma vie continuait normalement autour d’elle.

Le travail.

Jean-Louis.

Les journées ordinaires.

Les projets.

Tout ce qui occupait ma tête avant elle continuait à l’occuper.

Puis, vers la fin du mois de février, je me suis dit qu’il faudrait peut-être quand même la faire contrôler, avec l’insistance persistante de JL, car il a toujours plus peur des choses que moi.

Pourquoi pas.

Juste pour vérifier.

J’ai appelé ma gynécologue.

Elle me connaissait depuis mes treize ans.

Pendant toutes ces années, elle avait accompagné cette partie très intime de ma vie de femme, avec ces rendez-vous que l’on prend parfois presque machinalement.

Cette fois, je l’appelais pour une boule.

Les examens ont commencé.

Et rapidement, il a fallu aller plus loin.

Faire une biopsie.

Le 8 mars 2024.

La veille de mon anniversaire.

Je crois que c’est important de raconter ce qui s’est passé juste après cette biopsie.

Parce qu’il ne s’est justement rien passé d’extraordinaire.

Je suis retournée à ma vie.

Le lendemain, j’avais vingt-sept ans.

Je travaillais pendant le week-end de mon anniversaire.

Mes collègues m’avaient préparé un gâteau.

J’étais contente.

J’ai souri.

J’ai fêté mon anniversaire avec elles.

Pendant quelques instants, j’étais simplement une jeune femme de vingt-sept ans entourée de collègues qui avaient pensé à elle.

La biopsie existait quelque part en arrière-plan, évidemment.

Mais je ne passais pas mon week-end à imaginer le pire.

Pourquoi l’aurais-je fait ?

J’avais vingt-sept ans.

Une boule.

Et un gâteau d’anniversaire devant moi.

À ce moment-là, le gâteau avait beaucoup plus de place dans ma vie que cette boule.

Le week-end est passé.

Puis le lundi est arrivé.

11 mars 2024.

J’étais au travail lorsque mon téléphone a sonné.

Le cabinet de ma gynécologue.

On voulait me voir rapidement.

Je travaillais.

Alors j’ai demandé si cela pouvait attendre le lendemain.

Oui.

Le rendez-vous pouvait être fixé au 12 mars.

Et étrangement, cette réponse m’a rassurée.

Dans ma tête, le raisonnement était presque évident :

Si ça peut attendre demain, ça ne doit pas être très urgent.

Si c’était vraiment grave, on m’aurait demandé de venir immédiatement.

Non ?

Alors j’ai continué ma journée.

J’ai continué à travailler.

À m’occuper des autres.

À faire ce que je savais faire.

Le téléphone avait sonné, un rendez-vous avait été fixé, et pourtant ma journée continuait comme toutes les autres.

Je ne savais pas encore que ce serait l’une des dernières journées où le mot cancer désignerait principalement la maladie des autres.

Le lendemain, je suis montée dans ma voiture.

Seule.

Je suis allée au cabinet de cette gynécologue qui me connaissait depuis mes treize ans.

Je pensais encore qu’il existait une explication rassurante.

Quelque chose de bénin.

Quelque chose que l’on surveillerait.

Quelque chose qui me permettrait de reprendre ma voiture après le rendez-vous et de continuer exactement là où j’avais laissé ma vie.

Après tout, tout avait commencé de manière tellement banale.

Un canapé.

La télévision.

Une main sur mon sein.

Et cette pensée :

C’est bizarre.

Une boule.

Rien qu’une boule.

La veille encore, j’étais au travail.

Quelques jours auparavant, je soufflais mes bougies devant un gâteau préparé par mes collègues.

J’avais vingt-sept ans.

Et puisque le rendez-vous avait pu attendre jusqu’au lendemain, une partie de moi s’accrochait encore à cette idée :

Ça ne peut pas être si grave.

Je suis entrée dans le cabinet.

Ma gynécologue était là.

Elle avait les résultats.

Et cette fois, il n’y avait plus rien à attendre.

12 mars 2024.

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