Avant les hôpitaux, les diagnostics et les cicatrices, il y avait une enfant qui ne savait pas encore vraiment qu’elle avait le droit de choisir ses propres rêves.
Je suis née aux Philippines, au milieu de trois enfants presque parfaitement espacés.
Deux ans entre chacun de nous.
Un grand frère, deux ans de plus que moi.
Moi, au milieu.
Et un petit frère, deux ans de moins.
Nous avons grandi principalement auprès de nos grands-parents, avec une éducation assez traditionnelle. À l’ancienne.
Il fallait respecter les adultes. Écouter. Être reconnaissant de ce que l’on avait. Ne surtout pas devenir un enfant ingrat.
Et puis, il fallait réussir.
Il existait cette idée qu’un enfant devait devenir quelqu’un dont sa famille pourrait être fière. Quelqu’un qui avait étudié, travaillé, fait les bons choix.
Et pour moi, un avenir semblait déjà avoir été choisi.
Je serais médecin.
À cet âge-là, je ne me demandais pas vraiment si c’était ce que je voulais.
Quand on est enfant, les rêves des adultes peuvent facilement devenir les nôtres. On les répète lorsqu’on nous demande ce qu’on veut faire plus tard, jusqu’à parfois oublier qu’on ne les a jamais vraiment choisis.
Alors moi aussi, je disais que je voulais devenir médecin.
C’était le projet.
Puis, à onze ans, en octobre 2008, j’ai quitté les Philippines avec mes deux frères pour rejoindre notre mère en Suisse.
Elle y vivait déjà avec son compagnon, celui qui allait prendre dans notre quotidien une place de beau-père, même si elle ne serait jamais vraiment officialisée.
Pour le voyage, une hôtesse de l’air était chargée de nous accompagner du début à la fin.
Pour une fois, je n’avais pas vraiment les rênes.
Une adulte savait où nous devions aller, quand embarquer, où nous asseoir et ce qui devait se passer ensuite.
Moi, je suivais.
Tout en gardant quand même un œil sur mes frères.
Est-ce qu’ils avaient été servis ?
Est-ce qu’ils avaient une couverture ?
Est-ce que tout allait bien ?
Puis nous avons atterri.
Nous étions arrivés en Suisse.
Et avec ce nouveau pays sont arrivées beaucoup de premières fois.
Une nouvelle école.
Une nouvelle langue.
Une nouvelle manière de vivre.
Et, progressivement, quelque chose que je n’avais peut-être jamais vraiment fait auparavant :
commencer à me demander ce que moi, je voulais.
C’est ici qu’est né mon rêve de pâtisserie.
Je voulais devenir pâtissière.
J’aimais les gâteaux, les desserts, les sucreries — probablement autant les fabriquer dans mon imagination que les manger.
Il y avait quelque chose qui me plaisait dans l’idée de créer avec mes mains.
Transformer quelques ingrédients ordinaires en quelque chose de beau.
Et puis, soyons honnêtes : pouvoir être entourée de desserts toute la journée me semblait être un argument professionnel parfaitement raisonnable.
Pour la première fois, ce rêve-là avait quelque chose de différent.
Il ne venait pas de ce que l’on imaginait pour moi.
Il venait de moi.
Mais avoir son propre rêve ne signifie pas immédiatement avoir la liberté de le suivre.
Le chemin prévu restait le même.
L’école primaire.
Le cycle d’orientation.
Puis le collège.
Parce que le collège devait mener aux longues études.
Et les longues études devaient mener à médecine.
Alors je suis entrée au collège.
Et j’ai essayé de rester sur cette route.
J’ai insisté.
Même lorsque je commençais à comprendre qu’elle n’était peut-être pas la mienne.
Parce qu’abandonner le collège ne ressemblait pas simplement à un changement d’orientation.
Cela ressemblait à une déception.
À un échec.
Peut-être même, quelque part, à de l’ingratitude.
Alors j’ai continué.
Jusqu’à ce que le stress ne reste plus seulement dans ma tête.
Mon corps a commencé à parler lui aussi.
J’ai développé un ulcère, pour lequel j’ai dû être traitée.
À un moment, il a fallu choisir.
Continuer à essayer de devenir celle que l’on attendait de moi,
ou accepter que cette vie-là ne serait peut-être jamais la mienne.
J’ai quitté le collège.
Et je suis revenue vers ce premier rêve qui m’appartenait vraiment.
La pâtisserie.
J’ai cherché une place pour faire un CFC.
J’ai essayé de trouver une entreprise qui me permettrait d’entrer dans ce monde que j’avais choisi.
Mais ça n’a pas fonctionné.
Aucune place.
Et parfois, c’est ça aussi, grandir.
Comprendre qu’il ne suffit pas de trouver ce que l’on veut pour que la vie nous le donne.
Il fallait donc encore choisir.
Encore chercher.
Je suis entrée à l’École de culture générale.
Et lorsqu’il a fallu choisir une orientation, j’ai coché santé.
Cette fois, personne ne m’avait dit de le faire.
Du moins, pas directement.
Peut-être que c’était mon choix.
Peut-être que l’éducation reçue depuis l’enfance — prendre soin des plus jeunes, aider ceux qui sont plus vulnérables, se rendre utile — avait déjà planté quelque chose en moi.
Probablement un peu des deux.
Je ne serais pas médecin.
Je ne serais pas pâtissière non plus.
Je ne savais simplement pas encore ce que j’allais devenir.
Mais sans le comprendre à ce moment-là, je venais de faire un choix qui allait profondément marquer ma vie.
J’avais choisi la santé.
Et bientôt, prendre soin des autres ne serait plus seulement quelque chose que l’on m’avait appris depuis l’enfance.
Cela allait devenir mon métier.
Chapitre 1 — Avant que tout change