Après le diagnostic, tout s’est accéléré.
Les rendez-vous se sont enchaînés.
Les examens.
Les médecins.
Les mots que je connaissais déjà professionnellement et qui avaient soudain décidé de devenir personnels.
Tumeur.
Chirurgie.
Mastectomie.
Reconstruction.
Génétique.
Je les entendais.
Je les comprenais techniquement.
Mais comprendre un mot ne signifie pas comprendre ce qu’il va faire à votre vie.
Il fallait opérer.
Et il fallait enlever mon sein droit.
Mon sein.
On pourrait croire que lorsqu’on vous annonce qu’une partie de votre corps doit être sacrifiée pour vous sauver, une sorte d’instinct de survie apparaît immédiatement.
Prenez-le. Faites ce qu’il faut. Je veux vivre.
Ce serait probablement la réaction que j’aurais imaginée avant de tomber malade.
Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.
Parce qu’il y avait un problème que personne ne voyait vraiment.
Je n’étais même plus certaine de vouloir être sauvée.
Depuis le diagnostic, quelque chose s’était éteint en moi.
Ou peut-être que quelque chose était déjà fragile avant et que le cancer avait simplement fini de le briser.
Je ne saurais pas exactement dater le moment où l’envie de vivre avait commencé à disparaître.
Je sais seulement qu’après le 12 mars, je ne la trouvais plus.
Alors lorsqu’on me parlait de mastectomie pour sauver ma vie, il y avait presque une absurdité dans cette proposition.
Un sein contre une vie.
Mais que vaut ce marché lorsque la personne à qui l’on promet la vie ne sait même plus si elle la veut ?
Je n’avais pas peur de mourir comme on aurait pu l’attendre de moi.
J’avais peur de survivre différente.
Peur de me réveiller et de devoir apprendre à vivre dans un corps que je ne reconnaîtrais plus.
Peur du miroir.
Peur de la cicatrice.
Peur de ce qu’on allait enlever.
Peur de devoir continuer après.
Et quelque part dans tout cela existait une pensée que je ne disais pas forcément à voix haute.
Une pensée sombre.
Et si je ne me réveillais pas ?
Je connaissais suffisamment le milieu médical pour savoir qu’une opération comporte des risques.
Et au lieu que cette idée m’effraie, une partie de moi s’y accrochait.
J’espérais qu’une complication arrive.
Pas parce que je voulais souffrir.
Pas parce que je souhaitais que l’opération se passe mal pour ceux qui allaient prendre soin de moi.
Mais parce que, dans mon esprit de l’époque, cela aurait réglé quelque chose que je n’arrivais plus à résoudre moi-même.
Je partirais comme j’étais.
Avant de voir mon corps changé.
Avant le miroir.
Avant d’avoir à apprendre à vivre avec ce qui manquerait.
Je n’aurais pas à découvrir qui j’étais après.
Cette pensée n’avait rien de beau.
Elle ne ressemblait pas à une décision courageuse ou à une paix retrouvée.
C’était simplement le signe de l’endroit mental dans lequel j’étais tombée.
Je n’arrivais plus à imaginer suffisamment loin pour désirer ce que les médecins essayaient pourtant de préserver.
Mon avenir.
Pendant qu’eux préparaient tout pour me maintenir en vie, une partie de moi espérait silencieusement ne jamais avoir à découvrir cette vie-là.
Et malgré cela, je continuais.
J’allais aux rendez-vous.
Je faisais les examens.
J’écoutais les médecins.
Je signais les papiers.
J’acceptais l’opération.
C’est peut-être l’une des contradictions les plus difficiles à expliquer.
On peut ne plus avoir envie de vivre et continuer malgré tout à faire tout ce qu’il faut pour rester en vie.
Le corps avance parfois alors que l’esprit a déjà cessé de savoir pourquoi.
Puis est arrivée une autre attente.
Les résultats génétiques.
Et là encore, mes pensées n’étaient probablement pas celles que l’on aurait imaginées.
Une partie de moi espérait que le résultat soit positif.
Cela paraît absurde.
Qui espère apprendre qu’il porte une prédisposition génétique au cancer ?
Moi, à ce moment-là.
Pas parce que je voulais davantage de maladie.
Pas parce que je voulais qu’il existe quelque chose dans mes gènes qui puisse également concerner ma famille.
Mais parce que, dans ma tête, un résultat génétique pouvait peut-être me donner une possibilité :
enlever les deux seins.
Si l’on devait m’en prendre un, alors prenez les deux.
Cette idée me rassurait étrangement.
Deux.
Pas un.
Deux.
Parce qu’au moins, ce serait symétrique.
Au moins, lorsque je me regarderais dans le miroir, je ne verrais pas constamment la différence entre ce qui avait été touché et ce qui ne l’avait pas été.
Je n’aurais pas un sein intact pour me rappeler, juste à côté, à quoi ressemblait mon corps avant.
Dans ma tête, il y avait une logique presque enfantine.
Si vous devez m’en enlever un, alors enlevez-moi les deux.
Comme si la symétrie pouvait rendre la perte plus supportable.
Comme si perdre davantage pouvait, paradoxalement, me donner l’impression d’être moins abîmée.
Je ne voulais pas avoir à comparer.
Je ne voulais pas regarder un côté et voir avant, puis tourner légèrement les yeux et voir après.
Si je devais avoir des cicatrices, qu’elles soient des deux côtés.
Si mon corps devait changer, alors qu’il change complètement.
Si je devais apprendre à reconnaître une nouvelle poitrine, peut-être serait-il plus facile de ne pas avoir sous les yeux une moitié de l’ancienne pour me rappeler constamment ce qui avait disparu.
Je crois que je cherchais surtout du contrôle.
Depuis le 12 mars, tout semblait m’échapper.
Mon corps.
Mon travail.
Mon calendrier.
Mes rendez-vous.
Mon avenir.
D’autres personnes décidaient désormais quand je devais venir, quel examen je devais passer, ce qu’il fallait surveiller et ce qu’il faudrait enlever.
Alors la symétrie était peut-être devenue une chose minuscule sur laquelle j’avais encore l’impression de pouvoir avoir un avis.
Je ne pouvais pas choisir d’avoir ou non un cancer.
Mais peut-être pouvais-je encore choisir à quoi ressemblerait mon corps après lui.
Et j’ai découvert quelque chose d’étrange :
on peut attendre un résultat médical en espérant presque qu’il soit mauvais, simplement parce qu’il ouvrirait une porte qui nous semble, à cet instant précis, plus facile à franchir.
Je ne voulais pas davantage de maladie.
Je voulais simplement que tout cela ait une logique.
Et je voulais pouvoir me regarder après.
Si toutefois il y avait un après.
Parce qu’au fond, mon esprit avait construit deux possibilités.
Si je ne me réveille pas, je n’aurai pas à voir le changement.
Et si je me réveille, alors enlevez les deux.
Dans les deux scénarios, j’essayais finalement d’éviter la même chose :
avoir à regarder ce que le cancer avait fait de moi.
Avant le cancer, mes seins étaient simplement là.
Je n’y pensais pas particulièrement.
Ils faisaient partie de mon corps comme mes bras, mes jambes ou mes cheveux.
Je pouvais les aimer certains jours.
Les critiquer d’autres jours.
Les trouver trop comme ci, pas assez comme ça.
Me regarder dans un miroir sans imaginer qu’un jour je devrais dire au revoir à l’un d’eux.
Parce qu’on ne pense pas à faire ses adieux aux parties de son propre corps.
On suppose qu’elles resteront avec nous.
Et soudain, mon sein droit avait changé de statut.
Ce n’était plus seulement une partie de moi.
C’était l’endroit où se trouvait la maladie.
L’endroit qu’il fallait enlever.
Un morceau de mon propre corps était devenu une menace pour le reste.
Je pouvais poser ma main dessus et penser deux choses complètement contradictoires.
C’est à moi.
Et :
Enlevez-le.
Derrière tout cela venait une autre question.
Une question que j’avais presque honte de me poser alors qu’on parlait de cancer.
Est-ce que je serai encore une femme ?
Rationnellement, je connaissais la réponse.
Bien sûr.
Un sein ne fait pas une femme.
Je l’aurais dit sans hésiter à n’importe quelle patiente.
Je l’aurais pensé sincèrement pour n’importe quelle autre femme.
Mais il y avait une différence immense entre ce que je savais pour les autres et ce que j’arrivais à croire pour moi.
Je pensais aux vêtements.
Aux décolletés.
À l’intimité.
Au regard de Jean-Louis.
Et surtout au mien.
Parce que quelqu’un peut vous répéter mille fois que vous êtes toujours belle.
À la fin de la journée, il reste un moment où vous êtes seule devant votre miroir.
Et personne ne peut regarder à votre place.
Il fallait aussi parler de reconstruction.
Parce qu’en médecine, on ne parlait déjà plus seulement de ce qu’on allait enlever.
On parlait de ce qu’on allait mettre à la place.
Encore une fois, les médecins semblaient avoir plusieurs étapes d’avance sur moi.
Moi, j’essayais encore d’accepter la disparition d’une partie de mon corps pendant qu’on me demandait déjà de réfléchir à celui que j’aurais après.
Quelle étrange chose.
Prendre des décisions sur un corps que l’on n’a pas encore perdu.
Regarder son propre sein en sachant qu’il a désormais une date de disparition.
À partir du moment où la mastectomie a été décidée, je crois que je l’ai regardé différemment.
Je savais que bientôt, ce sein-là n’existerait plus.
Pas sous cette forme.
Je savais que si je me réveillais après l’opération, la prochaine fois que je verrais mon torse, quelque chose aurait changé pour toujours.
Le 3 avril 2024, moins d’un mois après le diagnostic, je suis entrée à l’hôpital pour ma mastectomie droite avec reconstruction immédiate.
Quelques semaines auparavant, j’étais au travail.
Quelques semaines auparavant, j’avais vingt-six ans.
Quelques semaines auparavant, cette boule était encore quelque chose que j’avais découvert devant la télévision et laissé tranquille parce qu’elle pouvait être n’importe quoi.
Maintenant, j’étais à l’hôpital pour qu’on m’enlève un sein.
L’hôpital n’était pas un univers totalement étranger pour moi.
J’étais soignante.
Dans mon travail, j’avais déjà préparé des patients qui devaient partir à l’hôpital pour une intervention.
Je connaissais ce moment depuis l’autre côté.
Préparer leurs affaires.
S’assurer que tout était en ordre.
Organiser le transfert.
Les voir partir vers l’hôpital, puis continuer ma journée auprès des autres patients.
Mais je ne les accompagnais pas jusqu’à leur opération.
Je ne savais pas ce qui se passait une fois les portes de l’hôpital franchies.
Cette partie de l’histoire appartenait aux patients.
Et cette fois,
la patiente, c’était moi.
Il n’y avait plus d’uniforme derrière lequel me placer.
Plus de dossier appartenant à quelqu’un d’autre.
Plus de transfert à organiser avant de retourner travailler.
C’était mon nom sur le bracelet.
Mon corps que l’on préparait.
Mon sein que l’on allait enlever.
Jean-Louis était là.
Et lui avait peur.
Je pouvais la sentir.
Il avait peut-être davantage peur de me perdre que moi à cet instant.
Parce qu’avant de partir au bloc, je savais une chose.
Si je me réveillais, le corps avec lequel j’avais fermé les yeux n’existerait plus exactement de la même manière.
On allait m’endormir avec mon sein droit.
Puis, pendant que je ne verrais rien, des personnes allaient ouvrir mon corps, retirer ce qui devait l’être et essayer de me reconstruire.
Tout était organisé pour que je me réveille.
Et moi,
je n’étais pas certaine de le vouloir.
Je n’ai pas besoin d’embellir cette pensée aujourd’hui.
Elle était là.
C’est tout.
Je suis partie au bloc avec elle.
Puis j’ai fermé les yeux.
Et malgré ce qu’une partie de moi avait secrètement espéré,
je me suis réveillée.
Il y avait les lumières.
Les voix.
La douleur.
Les pansements.
J’étais encore là.
Mon sein droit, lui, ne l’était plus comme avant.
Il y avait une reconstruction.
Une nouvelle forme.
Une cicatrice cachée sous les soins.
Un corps qu’il faudrait bientôt regarder.
La médecine avait accompli ce qu’elle cherchait à accomplir.
Elle m’avait ramenée du bloc.
Pour les médecins, c’était évidemment ce qui devait arriver.
Pour Jean-Louis, c’était probablement un soulagement immense.
Pour moi, les choses étaient plus compliquées.
Parce qu’il fallait maintenant faire ce que j’avais redouté.
Continuer.
Au début, il y avait les pansements.
Les soins.
La douleur.
La prudence.
Tout pouvait encore être regardé comme quelque chose de médical.
Une plaie opératoire.
Une reconstruction.
Une cicatrice à surveiller.
Je pouvais presque observer mon corps avec mes yeux de soignante.
Évaluer.
Regarder.
Comprendre.
C’était plus facile comme ça.
Parce que regarder une cicatrice comme une professionnelle permet d’oublier quelques secondes qu’elle se trouve sur soi.
Mais tôt ou tard, il n’y a plus de vocabulaire médical derrière lequel se cacher.
Il reste une femme.
Et un miroir.
Je me suis regardée.
Je savais ce que j’allais voir.
Et pourtant, je ne connaissais pas cette personne.
Mon corps avait changé pendant que je dormais.
Il portait désormais la preuve visible de quelque chose que personne ne pouvait voir quelques semaines auparavant.
Avant, le cancer était caché à l’intérieur de moi.
Maintenant, même après qu’on l’avait retiré, il avait laissé sa signature à l’extérieur.
Une cicatrice.
Une différence.
Une poitrine qui n’était plus celle que j’avais toujours connue.
Un endroit que mes yeux reconnaissaient depuis vingt-sept ans et qu’ils devaient soudain réapprendre.
Et il y avait toujours l’autre sein.
Celui qui était resté.
Intact.
Familier.
Presque cruel dans sa normalité.
Parce qu’il me montrait exactement ce que l’autre côté n’était plus.
C’était précisément ce que j’avais redouté en attendant les résultats génétiques.
La comparaison.
L’avant et l’après réunis sur le même corps.
D’un côté, celle que j’avais toujours connue.
De l’autre, celle que le cancer avait transformée.
On aurait pu me dire :
Mais tu es vivante.
Et c’était vrai.
Seulement, à ce moment-là, je ne savais pas encore quoi faire de cette chance.
Je n’avais pas traversé l’opération avec cette grande volonté héroïque de survivre que l’on aime parfois raconter après coup.
Je n’étais pas sortie du bloc en pensant que la vie était magnifique.
Je m’étais simplement réveillée.
Et maintenant, j’allais devoir découvrir ce que cela signifiait.
Parce que la chirurgie avait réussi à enlever une partie malade de mon corps.
Mais elle ne pouvait pas enlever ce qui se passait dans ma tête.
Elle pouvait refermer ma peau.
Pas réparer ma raison de vivre.
Alors j’ai commencé le deuil d’une partie de mon corps alors même que je ne savais pas encore quoi faire de la vie que l’on venait de préserver.
Pas parce qu’un sein définit une femme.
Mais parce que c’était le mien.
Parce que je n’avais pas choisi de le perdre.
Parce qu’on peut accepter une opération et détester ce qu’elle nous a coûté.
Parce qu’on peut savoir rationnellement qu’une cicatrice est là pour une raison et ne pas supporter de la regarder.
Parce qu’on peut être entourée de personnes soulagées de vous voir en vie alors que, intérieurement, vous ne ressentez pas encore ce soulagement.
Je ne savais pas quelle relation j’allais construire avec ce nouveau corps.
Je ne savais pas si un jour je regarderais cette cicatrice avec fierté.
Avec colère.
Avec indifférence.
Ou avec tout cela à la fois.
Pour l’instant, elle ne racontait pas une histoire de victoire.
Je n’étais pas une guerrière qui venait de gagner une bataille.
Je n’avais pas besoin de transformer ce qui venait de m’arriver en quelque chose de beau.
J’avais perdu un sein.
J’avais un corps différent.
Et j’étais toujours là.
C’était tout.
On avait donné un nom très simple à l’opération :
mastectomie.
Mais ce mot ne disait rien du miroir.
Rien de la féminité.
Rien de la symétrie que j’avais espérée.
Rien de la peur de se réveiller différente.
Rien de cette partie de moi qui avait espéré ne pas se réveiller du tout.
Rien de ce qu’il faudrait désormais apprendre à regarder.
Alors peut-être que le véritable marché n’avait jamais été :
un sein contre une vie.
Le cancer avait pris mon sein.
La médecine m’avait laissé la vie.
Et moi,
je ne savais toujours pas si je voulais de ce qu’il en restait.
Chapitre 6 — Un sein contre une vie