Chapitre 3 — Je pensais avoir le temps

Il fut une époque où je ne comptais pas les lendemains.

Ils étaient là, simplement. Comme une évidence.

Je pouvais penser au mois suivant, à l’année suivante, aux voyages que je ferais un jour, aux projets que je réaliserais quand j’aurais davantage d’argent, de temps ou d’énergie. Rien ne pressait vraiment.

J’étais jeune. J’avais trouvé mon métier. J’entrais doucement dans cette vie adulte faite de choses importantes et de choses parfaitement insignifiantes.

Le travail, les factures, les vacances, les projets.

Mais aussi les courses à faire, le repas du soir, les programmes du week-end et ces petits problèmes auxquels on accorde une importance démesurée avant de découvrir ce qu’est un véritable bouleversement.

Et dans cette vie, il y avait Jean-Louis.

JL, comme je l’appellerai souvent dans ces pages.

Il était arrivé à une période où je cherchais encore ce que j’allais faire de ma vie. C’était lui qui m’avait encouragée à aller demander conseil à la mairie de Versoix lorsque mes différentes tentatives d’orientation avaient échoué.

À ce moment-là, je ne pouvais évidemment pas savoir quelle place il prendrait dans mon histoire.

Il était simplement JL.

Puis le temps a fait ce qu’il fait toujours lorsqu’on ne le regarde pas passer.

Les mois sont devenus des années.

Notre relation s’est construite à travers tout ce qui compose réellement une vie à deux : les bons moments, les disputes, les réconciliations, les habitudes, les repas, les voyages, les projets et surtout une quantité incalculable de journées dont je serais aujourd’hui incapable de raconter quoi que ce soit.

Parce qu’il ne s’y passait rien d’exceptionnel.

Nous vivions, dans le confort de ce qu’on appelait « chez nous ».

Et lorsqu’une personne partage suffisamment longtemps votre quotidien, elle finit par connaître des versions de vous que personne d’autre n’a rencontrées.

JL connaissait mes qualités et mes défauts, mes humeurs, mes habitudes, mes rêves. J’en connaissais autant de lui.

Nous n’étions pas un couple parfait.

Nous étions simplement nous.

Avec le temps, sa présence était devenue tellement naturelle que je ne réfléchissais plus à ce que serait ma vie sans lui.

Je n’imaginais pas notre histoire en me demandant comment elle pourrait se terminer.

Quand je regardais l’avenir, je pensais encore au pluriel.

Nous.

Nos projets.

Nos voyages.

Ce que nous construirions.

Il restait beaucoup de choses à décider et nous n’avions pas toutes les réponses.

Mais quelle importance ?

Nous avions le temps.

Et moi aussi, je pensais avoir le temps.

Cette certitude ne concernait pas seulement mon couple.

Elle concernait mon corps.

À cette époque, je pouvais passer devant un miroir et lui trouver une quantité impressionnante de défauts.

Quelques kilos en trop.

Une partie de moi que j’aurais voulu différente.

Une silhouette qui ne correspondait pas toujours à ce que j’aurais aimé voir.

Comme beaucoup de femmes, je pouvais être particulièrement sévère avec mon propre reflet.

Pourtant, derrière toutes ces critiques, il existait quelque chose dont je n’avais même pas conscience :

j’avais confiance en mon corps.

Je ne me formulais jamais les choses ainsi.

Je lui faisais confiance parce que je n’avais aucune raison de faire autrement.

Je me levais le matin en supposant qu’il allait fonctionner.

Je partais travailler en supposant que mes jambes allaient me porter.

Je prévoyais des choses pour l’année suivante en supposant que je serais là pour les vivre.

Je pouvais toucher mon corps sans chercher quelque chose d’anormal.

Un rendez-vous médical restait un rendez-vous médical.

Un résultat était simplement un résultat.

Je ne connaissais pas encore cette attente où quelques jours peuvent sembler interminables.

Je ne connaissais pas cette peur provoquée par quelques secondes de silence sur le visage d’un médecin.

Et pourtant, la maladie faisait déjà partie de mon quotidien.

Simplement, elle appartenait aux autres.

J’étais soignante.

J’avais vu des personnes perdre leur autonomie. J’avais accompagné des patients fragilisés, observé des familles attendre des nouvelles et vu des existences se modifier à cause d’un diagnostic.

Professionnellement, je savais parfaitement qu’une vie pouvait changer très vite.

Mais il existe une distance immense entre connaître cette réalité et imaginer qu’elle puisse devenir la nôtre.

J’étais celle qui entrait dans la chambre.

Celle qui observait.

Celle qui demandait comment s’était passée la nuit.

Celle qui aidait.

Celle qui prenait soin.

Puis ma journée se terminait, j’enlevais ma tenue et je rentrais chez moi.

Je retrouvais JL.

Notre quotidien.

Ma vie.

Et tout reprenait sa place.

Une vie pas toujours simple. Une vie avec ses problèmes, ses frustrations et ses incertitudes.

Mais une vie dans laquelle je pensais encore avoir le choix.

Je pouvais changer de travail.

Voyager.

Me marier ou ne pas me marier.

Avoir des enfants ou ne pas en avoir.

Déménager.

Changer d’avis.

Reporter quelque chose à l’année suivante.

Je pouvais même décider que certaines choses attendraient.

Je prendrais davantage soin de moi plus tard.

Je ferais certains voyages plus tard.

Je réglerais certains problèmes plus tard.

Je dirais certaines choses plus tard.

Je profiterais davantage…

plus tard.

C’est un mot que l’on prononce facilement lorsque rien ne nous oblige encore à nous méfier de lui.

Plus tard.

Comme si demain était déjà quelque chose qui nous appartenait.

Je n’étais pas constamment heureuse. Je n’étais pas constamment malheureuse non plus.

Ma vie n’avait rien d’un conte de fées.

Elle était simplement normale.

Et c’est peut-être ce que je comprends différemment aujourd’hui.

Je pouvais rentrer énervée à cause d’une mauvaise journée de travail et croire sincèrement que c’était une journée terrible.

Je pouvais me disputer avec JL pour quelque chose de complètement ridicule.

Je pouvais détester mon corps pour ce que je voyais à l’extérieur sans jamais me demander ce qui pouvait se passer à l’intérieur.

Je pouvais prévoir quelque chose six mois à l’avance sans terminer ma phrase par :

si tout va bien.

Je ne savais pas encore qu’une vie ordinaire pouvait devenir quelque chose que l’on regrette.

Je ne savais pas qu’un jour, la banalité elle-même pourrait me manquer.

J’avais du temps pour JL.

Du temps pour nous.

Du temps pour voyager, changer, comprendre certaines choses, réparer certaines blessures.

Du temps pour faire des erreurs et recommencer.

Du temps pour décider quelle femme j’avais envie de devenir.

Du temps pour vivre.

Pourquoi aurais-je pensé le contraire ?

J’étais jeune.

À cette époque, les mots avant et après n’avaient encore aucune place dans mon histoire.

Il y avait seulement ma vie.

Jean-Louis.

Mon travail.

Mon corps que je critiquais mais auquel je faisais confiance.

Mes projets.

Mes petites inquiétudes.

Mes journées sans importance.

Et cette conviction tranquille que demain arriverait, puis le lendemain, puis celui d’après.

Je pensais avoir le temps.

Je ne savais pas encore que certaines choses peuvent décider à notre place.

Chapitre 2 — Prendre soin

J’avais choisi la santé.

Mais choisir une direction et savoir exactement où elle mène sont deux choses très différentes.

Lorsque je suis entrée à l’École de culture générale, je n’y ai passé qu’une année.

Avant cela, j’avais passé quatre ans au collège.

Quatre années à essayer de rester sur une voie qui, finalement, ne m’avait menée nulle part.

Du moins, c’est ainsi que je le ressentais à l’époque.

Quatre ans jetés à la poubelle.

Alors à l’ECG, je suis arrivée presque directement à cette année où il fallait déjà répondre à cette fameuse question :

Et maintenant, tu fais quoi ?

Avec un diplôme de culture générale, les possibilités existent, mais elles ne sont pas infinies. Il fallait choisir entre chercher une formation professionnelle, trouver un CFC, poursuivre vers une maturité spécialisée ou tenter d’entrer ensuite dans une autre école.

J’avais choisi l’option santé.

Alors, naturellement — ou peut-être parce que le chemin continuait malgré tout à être dessiné autour de moi — la suite semblait évidente.

Je ne serais pas médecin.

Cette porte-là était fermée.

Alors peut-être infirmière.

Cette fois, le métier avait changé, mais la pression autour de moi ressemblait encore beaucoup à celle que je connaissais.

Pour ma mère, surtout, il fallait rester dans la santé.

La pâtisserie ?

Ça ne servait à rien.

Faire autre chose ?

Pourquoi, alors qu’il existait une voie sérieuse, stable, utile ?

La santé.

Infirmière.

Alors j’ai essayé.

Encore.

J’ai tenté d’entrer en maturité spécialisée afin de pouvoir poursuivre vers les études d’infirmière.

Et ça n’a pas marché.

Je n’ai pas réussi.

Encore un échec.

À force, le mot commençait à devenir familier.

Le collège n’avait pas fonctionné.

La pâtisserie n’avait pas fonctionné.

Et maintenant, la maturité spécialisée non plus.

À cet âge-là, chaque porte qui se ferme donne facilement l’impression que le problème vient de soi.

Que les autres avancent pendant que l’on cherche encore où aller.

Que l’on devrait déjà savoir.

Que l’on devrait déjà avoir trouvé.

Moi, je cherchais encore.

Il fallait bien trouver quelque chose.

Une formation.

Un métier.

Une autre manière d’avancer.

C’est à cette période de ma vie qu’un homme est entré dans mon histoire.

Jean-louis, mais il préfère qu’on l’appelle JL.

Je ne le savais évidemment pas encore, mais il allait y rester pendant huit ans.

Il apparaîtra souvent dans ces pages.

Pas seulement parce qu’il a été mon compagnon pendant une grande partie de ma vie adulte, mais parce qu’il était là pendant beaucoup des moments où celle-ci prenait forme.

Et à ce moment précis, alors que je ne savais plus vraiment quelle porte pousser, c’est lui qui m’a encouragée à aller demander de l’aide.

À la mairie de Versoix.

L’idée était simple :

Va voir. Explique ta situation. Peut-être qu’ils sauront où t’orienter.

Alors j’y suis allée.

Et parfois, les décisions qui changent une vie commencent de manière beaucoup moins spectaculaire qu’on pourrait l’imaginer.

Pas de révélation.

Pas de vocation soudaine.

Pas de grande voix intérieure me disant que j’avais enfin trouvé ma place.

Simplement quelqu’un derrière un bureau qui m’a parlé d’un métier.

Assistante en soins et santé communautaire.

ASSC.

On m’a proposé de commencer par un stage d’observation dans un EMS.

Voir le métier.

Voir le quotidien.

Voir si ça pouvait me plaire.

Alors j’ai accepté.

Je suis entrée dans cet EMS sans savoir exactement ce que j’allais y trouver.

Des personnes âgées.

Des soins.

Des gestes que je ne connaissais pas encore.

Des histoires racontées parfois plusieurs fois.

Des personnes qui avaient besoin d’aide pour des choses que la plupart d’entre nous faisons sans même y penser.

Et quelque chose d’étrange s’est produit.

Je ne me suis pas sentie complètement étrangère à cet endroit.

Au contraire.

C’était… naturel.

Je ne connaissais pas encore le métier. Je n’avais pas les compétences, pas le vocabulaire professionnel, pas les gestes techniques.

Mais être auprès de personnes plus vulnérables que moi ne me semblait pas inhabituel.

Faire attention.

Observer.

Aider.

Écouter.

Être là.

Tout cela ressemblait étrangement à quelque chose que je connaissais déjà.

Bien avant ce stage.

Bien avant l’ECG.

Bien avant même de savoir ce que signifiaient les lettres ASSC.

J’avais grandi avec l’idée qu’il fallait prendre soin de ceux qui en avaient besoin.

D’abord de mon petit frère.

Puis des autres.

Ce qui avait commencé comme une responsabilité presque naturelle dans mon enfance se retrouvait soudain devant moi sous la forme d’un métier.

Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas l’impression d’essayer de rentrer de force dans une case.

Je n’étais pas en train d’essayer de devenir médecin.

Je n’essayais plus de devenir pâtissière.

Je n’essayais même plus de devenir infirmière.

J’étais simplement là.

Et ça me plaisait.

Peut-être que toutes ces portes fermées n’avaient pas été du temps jeté à la poubelle.

Je n’étais pas encore capable de penser comme ça.

À ce moment-là, je savais seulement une chose :

j’avais envie de voir où cette porte-là allait me mener.

Alors j’ai commencé mon CFC d’assistante en soins et santé communautaire.

Sans savoir qu’un jour, après avoir passé des années à apprendre comment prendre soin des autres, je me retrouverais de l’autre côté.

Dans le lit.

Avec le bracelet autour du poignet.

À espérer que quelqu’un, à son tour, sache prendre soin de moi.

Chapitre 1 — Avant que tout change

Avant les hôpitaux, les diagnostics et les cicatrices, il y avait une enfant qui ne savait pas encore vraiment qu’elle avait le droit de choisir ses propres rêves.

Je suis née aux Philippines, au milieu de trois enfants presque parfaitement espacés.

Deux ans entre chacun de nous.

Un grand frère, deux ans de plus que moi.

Moi, au milieu.

Et un petit frère, deux ans de moins.

Nous avons grandi principalement auprès de nos grands-parents, avec une éducation assez traditionnelle. À l’ancienne.

Il fallait respecter les adultes. Écouter. Être reconnaissant de ce que l’on avait. Ne surtout pas devenir un enfant ingrat.

Et puis, il fallait réussir.

Il existait cette idée qu’un enfant devait devenir quelqu’un dont sa famille pourrait être fière. Quelqu’un qui avait étudié, travaillé, fait les bons choix.

Et pour moi, un avenir semblait déjà avoir été choisi.

Je serais médecin.

À cet âge-là, je ne me demandais pas vraiment si c’était ce que je voulais.

Quand on est enfant, les rêves des adultes peuvent facilement devenir les nôtres. On les répète lorsqu’on nous demande ce qu’on veut faire plus tard, jusqu’à parfois oublier qu’on ne les a jamais vraiment choisis.

Alors moi aussi, je disais que je voulais devenir médecin.

C’était le projet.

Puis, à onze ans, en octobre 2008, j’ai quitté les Philippines avec mes deux frères pour rejoindre notre mère en Suisse.

Elle y vivait déjà avec son compagnon, celui qui allait prendre dans notre quotidien une place de beau-père, même si elle ne serait jamais vraiment officialisée.

Pour le voyage, une hôtesse de l’air était chargée de nous accompagner du début à la fin.

Pour une fois, je n’avais pas vraiment les rênes.

Une adulte savait où nous devions aller, quand embarquer, où nous asseoir et ce qui devait se passer ensuite.

Moi, je suivais.

Tout en gardant quand même un œil sur mes frères.

Est-ce qu’ils avaient été servis ?

Est-ce qu’ils avaient une couverture ?

Est-ce que tout allait bien ?

Puis nous avons atterri.

Nous étions arrivés en Suisse.

Et avec ce nouveau pays sont arrivées beaucoup de premières fois.

Une nouvelle école.

Une nouvelle langue.

Une nouvelle manière de vivre.

Et, progressivement, quelque chose que je n’avais peut-être jamais vraiment fait auparavant :

commencer à me demander ce que moi, je voulais.

C’est ici qu’est né mon rêve de pâtisserie.

Je voulais devenir pâtissière.

J’aimais les gâteaux, les desserts, les sucreries — probablement autant les fabriquer dans mon imagination que les manger.

Il y avait quelque chose qui me plaisait dans l’idée de créer avec mes mains.

Transformer quelques ingrédients ordinaires en quelque chose de beau.

Et puis, soyons honnêtes : pouvoir être entourée de desserts toute la journée me semblait être un argument professionnel parfaitement raisonnable.

Pour la première fois, ce rêve-là avait quelque chose de différent.

Il ne venait pas de ce que l’on imaginait pour moi.

Il venait de moi.

Mais avoir son propre rêve ne signifie pas immédiatement avoir la liberté de le suivre.

Le chemin prévu restait le même.

L’école primaire.

Le cycle d’orientation.

Puis le collège.

Parce que le collège devait mener aux longues études.

Et les longues études devaient mener à médecine.

Alors je suis entrée au collège.

Et j’ai essayé de rester sur cette route.

J’ai insisté.

Même lorsque je commençais à comprendre qu’elle n’était peut-être pas la mienne.

Parce qu’abandonner le collège ne ressemblait pas simplement à un changement d’orientation.

Cela ressemblait à une déception.

À un échec.

Peut-être même, quelque part, à de l’ingratitude.

Alors j’ai continué.

Jusqu’à ce que le stress ne reste plus seulement dans ma tête.

Mon corps a commencé à parler lui aussi.

J’ai développé un ulcère, pour lequel j’ai dû être traitée.

À un moment, il a fallu choisir.

Continuer à essayer de devenir celle que l’on attendait de moi,

ou accepter que cette vie-là ne serait peut-être jamais la mienne.

J’ai quitté le collège.

Et je suis revenue vers ce premier rêve qui m’appartenait vraiment.

La pâtisserie.

J’ai cherché une place pour faire un CFC.

J’ai essayé de trouver une entreprise qui me permettrait d’entrer dans ce monde que j’avais choisi.

Mais ça n’a pas fonctionné.

Aucune place.

Et parfois, c’est ça aussi, grandir.

Comprendre qu’il ne suffit pas de trouver ce que l’on veut pour que la vie nous le donne.

Il fallait donc encore choisir.

Encore chercher.

Je suis entrée à l’École de culture générale.

Et lorsqu’il a fallu choisir une orientation, j’ai coché santé.

Cette fois, personne ne m’avait dit de le faire.

Du moins, pas directement.

Peut-être que c’était mon choix.

Peut-être que l’éducation reçue depuis l’enfance — prendre soin des plus jeunes, aider ceux qui sont plus vulnérables, se rendre utile — avait déjà planté quelque chose en moi.

Probablement un peu des deux.

Je ne serais pas médecin.

Je ne serais pas pâtissière non plus.

Je ne savais simplement pas encore ce que j’allais devenir.

Mais sans le comprendre à ce moment-là, je venais de faire un choix qui allait profondément marquer ma vie.

J’avais choisi la santé.

Et bientôt, prendre soin des autres ne serait plus seulement quelque chose que l’on m’avait appris depuis l’enfance.

Cela allait devenir mon métier.

Elle s’appelait Arjelynne

Elle ne savait pas encore qu’un jour viendrait où rester en vie deviendrait l’une des choses les plus courageuses qu’elle aurait jamais faites.

À cette époque, elle était simplement Arjelynne.

Une jeune fille au cœur tendre, à l’esprit bruyant, avec cette fâcheuse habitude de tout ressentir.

Absolument tout.

Elle remarquait les petites choses : le changement dans la voix de quelqu’un lorsqu’il disait « ça va », les silences entre deux phrases, la tristesse cachée derrière un sourire. Elle se souvenait de détails que les autres avaient oublié lui avoir confiés.

Et lorsqu’une personne qu’elle aimait souffrait, son premier réflexe était toujours de se rapprocher.

De rester.

De prendre soin.

Parfois jusqu’à s’oublier elle-même.

Peut-être était-ce son don.

Peut-être était-ce aussi l’origine de certaines de ses blessures.

Elle passa des années à apprendre à prendre soin des autres bien avant d’apprendre à prendre soin d’elle-même.

Et la vie avait apparemment prévu de lui enseigner cette leçon à sa manière.

Il y aurait l’amour.

Les hôpitaux.

Des mains qu’elle penserait ne jamais voir lâcher la sienne — et certaines qui le feraient.

Il y aurait des cicatrices, visibles et invisibles.

Des photographies. Des chansons. Des rires aux moments les moins appropriés. Des rencontres, des départs et des nuits où le matin semblerait beaucoup trop loin.

Jusqu’au jour où elle se regarderait dans un miroir en se demandant où était passée la jeune fille qu’elle avait été.

Mais cette histoire ne commence pas par le cancer.

Ni par la dépression.

Ni par les pertes ou les cœurs brisés.

Elle commence avant tout cela.

Avec une jeune fille qui n’avait aucune idée de tout ce que la vie allait un jour lui demander.

Une jeune fille qui croyait encore que les cicatrices étaient forcément des choses que l’on pouvait voir.

Elle s’appelait Arjelynne.

Je ne connais pas encore la fin de son histoire.

Je sais seulement qu’au fil de ces pages, la vie tentera plusieurs fois de changer ce que ce prénom signifie.

Jusqu’au jour où elle-même ne saura plus très bien qui se cache derrière lui.

Alors, pour l’instant, retenez simplement mon prénom.

Arjelynne

Un atome

Il y a des choses que l’on ne découvre sur soi que lorsque la vie ne nous laisse plus d’autre choix que de les apprendre.
Jusqu’où notre corps peut supporter la douleur.

Combien de fois notre cœur peut se briser sans perdre sa capacité à aimer.

À quel point une pièce peut sembler vide, même lorsque les autres nous répètent que nous sommes entourés.

À quel point il est étrange de regarder dans un miroir, de reconnaître son visage, mais plus vraiment la personne qui nous regarde.

Et que, parfois, le courage n’a absolument rien à voir avec le fait de se battre.

Parfois, le courage, c’est simplement décider de rester.

Mais à cette époque, celle bien avant tout cela, je ne savais encore rien de tout cela.
Il fut un temps où les hôpitaux n’étaient pas encore devenus des lieux familiers. Avant que mes cicatrices portent des dates et des souvenirs. Avant que des mots comme survivante ne viennent s’attacher à mon nom.

Il fut un temps où mon corps était simplement mon corps.

Où l’amour ressemblait encore à quelque chose qui, une fois trouvé, resterait.

Où l’âge adulte me semblait être un pays lointain que je finirais par atteindre un jour, avec toutes les réponses soigneusement rangées dans une valise.

Je n’en avais aucune idée.

Je ne savais pas qu’un jour, je devrais faire le deuil de certaines versions de moi-même alors que j’étais encore en vie.

Je ne savais pas que des gens pouvaient nous aimer profondément et malgré tout nous décevoir.

Que certains adieux arriveraient sans jamais nous offrir de véritable conclusion.

Que la personne qui nous tient la main pendant une épreuve ne sera pas forcément là pour la suivante.

Je ne savais pas que je finirais par connaître intimement l’art de recommencer.

Recommencer après la maladie.

Recommencer après l’amour.

Recommencer après avoir perdu toutes ses certitudes.

Recommencer alors que je ne voulais même pas d’un nouveau départ.

La vie possède parfois un cruel sens de l’humour.
Elle brûle la carte, puis nous demande quelle direction nous comptons prendre.

Pendant longtemps, j’ai cru que mon histoire parlerait de tout ce que j’avais perdu.

Ma santé.

Des morceaux de mon corps.

Des relations.

Mes certitudes.

Ma sécurité.

Des personnes.

Des versions de moi-même que je voulais désespérément retrouver.

Mais la perte est une étrange sculptrice.

Elle enlève, encore et encore, jusqu’à ce que l’on soit persuadé qu’il ne restera plus rien.

Et parfois, il ne reste effectivement presque rien.

La dépression s’installe alors dans les espaces laissés vides.

Au début, elle ne fait pas forcément de bruit. Elle se glisse dans les pensées, dans les nuits trop longues, dans les matins où ouvrir les yeux ressemble déjà à un effort. Puis elle prend de la place. Lentement. Méthodiquement.

Jusqu’à devenir familière.

Jusqu’à ce que les ténèbres ne soient plus seulement quelque chose que l’on traverse, mais l’endroit même où l’on habite.

Et lorsque l’on vit trop longtemps dans le noir, on finit par oublier à quoi ressemblait la lumière.

Je l’ai oubliée.

J’ai oublié ce que cela faisait d’avoir envie de demain.

J’ai oublié la fille qui pouvait rire sans avoir à y penser. Celle qui faisait des projets comme si l’avenir lui appartenait naturellement. Celle qui n’avait pas besoin de chercher une raison de rester parce que vivre, autrefois, allait simplement de soi.

À sa place, il y avait cette fatigue.

Pas celle qu’une bonne nuit de sommeil peut réparer.

Une fatigue plus profonde.

Celle de devoir constamment se convaincre de continuer.

Chercher une raison.

Puis une autre.

Et encore une autre.

Jusqu’au jour où chercher est devenu plus épuisant que l’idée d’abandonner.

C’est peut-être cela que l’on comprend mal lorsque l’on regarde la dépression depuis l’extérieur.

Il ne s’agit pas toujours de vouloir mourir.

Parfois, on veut simplement que tout s’arrête.

Le bruit.

La douleur.

Les pensées.

L’obligation de se réveiller chaque matin et de recommencer à porter une vie devenue beaucoup trop lourde.

Et il arrive un moment où disparaître peut sembler terriblement plus simple que de continuer à chercher une raison de vivre.

J’ai connu cet endroit.

Celui où les ténèbres prennent tellement de place qu’elles commencent à parler à notre place.

Celui où l’on ne distingue plus ce que l’on pense de ce que la maladie nous murmure.

Celui où l’on regarde sa propre existence comme quelque chose dont on pourrait doucement s’absenter.

Alors peut-être que la perte avait finalement gagné.

Peut-être qu’elle avait suffisamment sculpté, arraché, effacé.

Peut-être qu’il ne restait véritablement plus rien de celle que j’avais été.

Ou presque.

Parce que quelque part, enfoui si profondément que je ne saurais même pas vous dire où, quelque chose existait encore.

Pas une flamme.

Ce serait trop beau.

Pas de l’espoir non plus.

Je n’en avais pas assez pour appeler cela ainsi.

C’était beaucoup plus petit.

Ridiculement petit.

Un fragment.

Un atome, peut-être.

Un tout petit morceau de moi d’avant que les ténèbres n’avaient pas encore réussi à atteindre.

Il ne me promettait pas que tout irait mieux.

Il ne me disait pas que la vie était belle.

Il ne connaissait pas la suite de cette histoire.

Moi non plus.

Il murmurait seulement quelque chose que j’entendais à peine.

Et si on essayait encore un peu ?

Je ne savais pas si j’en avais envie.

Je ne savais même pas si j’en étais capable.

Mais pour l’instant, cet atome était encore là.

Et c’est ici que commence cette histoire.