Chapitre 7 — On m’avait dit que c’était fini


Après la mastectomie, il fallait apprendre.

Apprendre à bouger avec ce nouveau corps.

Apprendre à le toucher.

À le regarder.

À l’habiller.

À comprendre ce qui était encore sensible et ce qui ne l’était plus.

À accepter cette poitrine qui était la mienne sans vraiment ressembler à celle que j’avais connue pendant vingt-sept ans.

Il fallait apprendre la cicatrice.

La reconstruction.

L’asymétrie.

Le miroir.

Il fallait surtout apprendre à ne plus chercher constamment l’ancienne version de moi dans mon reflet.

Ça ne s’est pas fait en un jour.

Il y avait des moments où je regardais mon corps comme quelque chose de médical.

C’était plus facile.

Une mastectomie.

Une reconstruction.

Une cicatrice postopératoire.

Des mots propres.

Techniques.

Presque rassurants.

Puis il y avait les moments où je ne pouvais plus me cacher derrière mon métier.

Je n’étais plus soignante devant une cicatrice.

J’étais une femme de vingt-sept ans devant son propre corps.

Et là, c’était différent.

Mais j’essayais.

C’est probablement ce qui compte le plus.

J’essayais.

Je n’aimais pas forcément ce que je voyais.

Je ne l’acceptais pas complètement.

Je ne me réveillais pas chaque matin en me disant que cette cicatrice faisait de moi une guerrière.

Je n’avais pas envie de transformer ma poitrine en symbole de courage pour rendre la situation plus belle qu’elle ne l’était.

Je voulais simplement réussir à vivre dedans.

Alors petit à petit, j’ai essayé de m’habituer.

À cette nouvelle forme.

À cette nouvelle peau.

À cette nouvelle version de moi.

Et derrière tout ça, il y avait une idée à laquelle je voulais croire.

C’était fini.

On avait enlevé le sein.

On avait enlevé le cancer.

J’avais subi l’opération.

J’avais donné ce qu’il fallait donner.

Il ne restait plus qu’à récupérer.

À reprendre une vie normale.

Ou quelque chose qui y ressemblait.

Je ne pensais pas que tout redeviendrait exactement comme avant.

Comment aurait-ce été possible ?

Mon corps portait déjà la preuve que quelque chose s’était passé.

Moi aussi.

Mais peut-être qu’avec suffisamment de temps, le cancer deviendrait une histoire au passé.

J’ai eu un cancer.

Pas :

J’ai un cancer.

Une différence minuscule dans une phrase.

Une différence immense dans une vie.

Je voulais arriver à ce passé-là.

Je voulais que les rendez-vous s’espacent.

Que mon corps cesse d’être observé comme une menace potentielle.

Que chaque sensation ne mérite plus une analyse.

Que les médecins redeviennent des personnes que je voyais occasionnellement.

Que mon agenda recommence à contenir autre chose que des rendez-vous médicaux.

Je voulais retrouver des problèmes ordinaires.

Des problèmes ridicules.

Des problèmes qui ne mettent pas votre existence en question.

Je voulais pouvoir me plaindre d’une mauvaise journée sans avoir à relativiser parce que j’avais eu un cancer.

Je voulais redevenir quelqu’un d’autre qu’une patiente.

Et pendant quelques mois, j’ai essayé.

J’ai essayé de reprendre possession de ma vie.

J’ai essayé de me réconcilier avec mon corps.

J’ai essayé de comprendre cette poitrine reconstruite.

J’ai essayé de regarder ma cicatrice un peu plus longtemps.

J’ai essayé de me convaincre que cette opération avait servi à quelque chose.

Que le prix payé avait été suffisant.

Que le marché était terminé.

Puis est arrivé octobre.

Sept mois.

C’est à peu près tout ce que le cancer m’a laissé avant de revenir frapper à la même porte.

Sept mois après ma mastectomie.

Le 15 octobre 2024, il y avait de nouveau un cancer.

Une récidive.

Je crois qu’il existe des nouvelles qui vous brisent.

Et puis il existe celles qui vous mettent en colère d’avoir déjà été brisée une première fois.

La première fois, j’avais pleuré ma mort.

Cette fois,

j’étais en colère.

Une colère immense.

Brutale.

Presque animale.

Parce que je l’avais déjà fait.

Je l’avais déjà fait.

J’avais déjà entendu le diagnostic.

J’avais déjà attendu les résultats.

J’avais déjà eu peur.

J’avais déjà laissé des médecins décider de ce qu’il fallait retirer de mon corps.

J’avais déjà donné mon sein.

J’avais déjà fermé les yeux sur une table d’opération sans être certaine de vouloir les rouvrir.

Et malgré tout,

je les avais rouverts.

J’avais regardé les pansements.

J’avais regardé la cicatrice.

J’avais regardé ce nouveau corps.

J’avais essayé de m’y habituer.

J’avais essayé de faire la paix avec quelque chose que je n’avais jamais demandé.

Et maintenant vous revenez me dire qu’il y en a encore ?

Qu’est-ce que vous voulez encore ?

C’est la question qui tournait dans ma tête.

Qu’est-ce que je dois encore donner ?

Vous avez déjà pris mon sein.

Vous avez déjà changé mon corps.

Vous avez déjà pris une partie de ma féminité telle que je la connaissais.

Vous avez déjà pris ma tranquillité.

Mon rapport au miroir.

Mon sentiment de sécurité.

Ma confiance dans mon propre corps.

Qu’est-ce qu’il reste à prendre ?

Parce qu’à ce moment-là, je ne voyais plus le cancer comme une maladie que l’on allait simplement traiter.

Je le voyais presque comme quelque chose qui revenait terminer ce qu’il avait commencé.

Et une partie de moi pensait :

Alors fais-le.

Cette fois, fais-le correctement.

Si tu es revenu pour me reprendre encore quelque chose,

alors prends tout.

Mais tue-moi.

Ne me laisse pas encore survivre à une nouvelle version de moi-même.

Je sais à quel point cette phrase est violente.

Elle l’était déjà dans ma tête.

Mais c’était là où j’en étais.

La première fois, j’avais secrètement espéré ne pas me réveiller de l’opération.

Je m’étais réveillée quand même.

Alors j’avais essayé.

J’avais essayé de m’habituer à ce corps.

J’avais essayé de continuer.

J’avais essayé de faire quelque chose de cette vie que je n’étais déjà pas certaine de vouloir.

Et sept mois plus tard, le cancer était revenu.

Comment étais-je censée réagir ?

Avec courage ?

Avec gratitude ?

Avec un sourire et un nouveau discours sur le combat ?

Je n’en avais pas envie.

Je ne voulais plus être courageuse.

Je ne voulais pas être forte.

Je ne voulais pas entendre que j’avais déjà traversé beaucoup de choses et que cela prouvait que je pouvais traverser celle-ci aussi.

Parce que parfois, avoir déjà survécu ne vous donne pas davantage de force.

Parfois, cela vous rend simplement plus fatiguée à l’idée de devoir recommencer.

Et moi,

je ne voulais pas recommencer.

Je voulais hurler.

Je l’ai déjà fait.

Vous ne comprenez pas ?

Je l’ai déjà fait.

J’avais payé.

C’est cela qui me mettait peut-être le plus en colère.

J’avais cru qu’il existait une sorte de logique.

Une transaction silencieuse.

Mon sein contre ma vie.

D’accord.

Même si je n’étais pas certaine de vouloir cette vie, le marché avait été conclu pour moi.

On avait opéré.

J’avais survécu.

Alors au moins, que cela serve à quelque chose.

Mais la récidive détruisait même cette illusion.

Mon sein était toujours parti.

Ma cicatrice était toujours là.

Mon corps était toujours différent.

Et le cancer,

lui,

était revenu.

Alors à quoi avait servi tout le reste ?

Je sais aujourd’hui qu’une mastectomie n’est pas une promesse.

Qu’une opération n’est pas un contrat signé avec la maladie.

Que la médecine ne peut pas toujours garantir que quelque chose ne reviendra jamais.

Mais je ne vivais pas cette récidive avec des statistiques.

Je la vivais avec mon corps.

Et mon corps avait déjà payé.

Il allait falloir retourner dans cette mécanique que je pensais avoir quittée.

Les médecins.

Les examens.

Les résultats.

Les décisions.

Une nouvelle opération.

Le 6 novembre 2024, je subirais une tumorectomie.

Encore une fois, on allait ouvrir mon corps.

Encore une fois, enlever.

Encore une fois, attendre.

Sauf que cette fois, quelque chose avait changé.

La première fois, j’étais surtout perdue.

Cette fois, j’étais furieuse.

Contre le cancer.

Contre mon corps.

Contre cette injustice qui n’avait même pas attendu que j’apprenne à vivre avec la première cicatrice avant de venir m’en imposer une nouvelle.

Contre les phrases rassurantes.

Contre le mot chance.

Contre l’idée qu’il fallait absolument chercher du positif dans tout ça.

Je ne voulais pas de positif.

Je voulais qu’on me rende mon sein.

Je voulais qu’on me rende le mois de mars.

Je voulais revenir au mois de janvier, devant ma télévision, poser mes doigts sur cette boule et vivre dans ce monde où je ne savais encore rien.

Je voulais récupérer cette fille qui critiquait son corps sans savoir à quel point elle aurait un jour envie de le retrouver exactement comme il était.

Mais cette fille n’existait plus.

Alors j’ai dû repartir.

Pas parce que j’avais retrouvé une raison de vivre.

Pas parce que j’avais décidé de me battre.

Pas parce qu’une lumière était soudain apparue au bout de quelque chose.

J’ai continué parce que les rendez-vous arrivaient.

Parce que les médecins organisaient.

Parce que les jours continuaient de passer, que je le veuille ou non.

Comme après le premier diagnostic.

Mon dossier avançait parfois plus vite que moi.

Seulement, cette fois, je savais ce qui pouvait se cacher derrière les portes.

Et je savais aussi quelque chose que j’aurais préféré ne jamais apprendre :

on peut commencer à s’habituer à une catastrophe.

On peut même commencer à reconstruire quelque chose dessus.

Puis, juste au moment où l’on pose enfin un pied un peu plus solidement,

tout peut recommencer.

On m’avait enlevé un sein.

J’avais essayé d’accepter le corps qu’on m’avait laissé.

J’avais essayé de croire que le cancer pouvait devenir une phrase au passé.

J’ai eu un cancer.

Sept mois plus tard, il avait repris le présent.

Et cette fois, je ne lui demandais plus ce qu’il allait me prendre.

Je n’avais plus grand-chose à négocier.

J’étais simplement en colère qu’il ne m’ait pas prise avec le reste.

Chapitre 6 — Un sein contre une vie


Après le diagnostic, tout s’est accéléré.

Les rendez-vous se sont enchaînés.

Les examens.

Les médecins.

Les mots que je connaissais déjà professionnellement et qui avaient soudain décidé de devenir personnels.

Tumeur.

Chirurgie.

Mastectomie.

Reconstruction.

Génétique.

Je les entendais.

Je les comprenais techniquement.

Mais comprendre un mot ne signifie pas comprendre ce qu’il va faire à votre vie.

Il fallait opérer.

Et il fallait enlever mon sein droit.

Mon sein.

On pourrait croire que lorsqu’on vous annonce qu’une partie de votre corps doit être sacrifiée pour vous sauver, une sorte d’instinct de survie apparaît immédiatement.

Prenez-le. Faites ce qu’il faut. Je veux vivre.

Ce serait probablement la réaction que j’aurais imaginée avant de tomber malade.

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.

Parce qu’il y avait un problème que personne ne voyait vraiment.

Je n’étais même plus certaine de vouloir être sauvée.

Depuis le diagnostic, quelque chose s’était éteint en moi.

Ou peut-être que quelque chose était déjà fragile avant et que le cancer avait simplement fini de le briser.

Je ne saurais pas exactement dater le moment où l’envie de vivre avait commencé à disparaître.

Je sais seulement qu’après le 12 mars, je ne la trouvais plus.

Alors lorsqu’on me parlait de mastectomie pour sauver ma vie, il y avait presque une absurdité dans cette proposition.

Un sein contre une vie.

Mais que vaut ce marché lorsque la personne à qui l’on promet la vie ne sait même plus si elle la veut ?

Je n’avais pas peur de mourir comme on aurait pu l’attendre de moi.

J’avais peur de survivre différente.

Peur de me réveiller et de devoir apprendre à vivre dans un corps que je ne reconnaîtrais plus.

Peur du miroir.

Peur de la cicatrice.

Peur de ce qu’on allait enlever.

Peur de devoir continuer après.

Et quelque part dans tout cela existait une pensée que je ne disais pas forcément à voix haute.

Une pensée sombre.

Et si je ne me réveillais pas ?

Je connaissais suffisamment le milieu médical pour savoir qu’une opération comporte des risques.

Et au lieu que cette idée m’effraie, une partie de moi s’y accrochait.

J’espérais qu’une complication arrive.

Pas parce que je voulais souffrir.

Pas parce que je souhaitais que l’opération se passe mal pour ceux qui allaient prendre soin de moi.

Mais parce que, dans mon esprit de l’époque, cela aurait réglé quelque chose que je n’arrivais plus à résoudre moi-même.

Je partirais comme j’étais.

Avant de voir mon corps changé.

Avant le miroir.

Avant d’avoir à apprendre à vivre avec ce qui manquerait.

Je n’aurais pas à découvrir qui j’étais après.

Cette pensée n’avait rien de beau.

Elle ne ressemblait pas à une décision courageuse ou à une paix retrouvée.

C’était simplement le signe de l’endroit mental dans lequel j’étais tombée.

Je n’arrivais plus à imaginer suffisamment loin pour désirer ce que les médecins essayaient pourtant de préserver.

Mon avenir.

Pendant qu’eux préparaient tout pour me maintenir en vie, une partie de moi espérait silencieusement ne jamais avoir à découvrir cette vie-là.

Et malgré cela, je continuais.

J’allais aux rendez-vous.

Je faisais les examens.

J’écoutais les médecins.

Je signais les papiers.

J’acceptais l’opération.

C’est peut-être l’une des contradictions les plus difficiles à expliquer.

On peut ne plus avoir envie de vivre et continuer malgré tout à faire tout ce qu’il faut pour rester en vie.

Le corps avance parfois alors que l’esprit a déjà cessé de savoir pourquoi.

Puis est arrivée une autre attente.

Les résultats génétiques.

Et là encore, mes pensées n’étaient probablement pas celles que l’on aurait imaginées.

Une partie de moi espérait que le résultat soit positif.

Cela paraît absurde.

Qui espère apprendre qu’il porte une prédisposition génétique au cancer ?

Moi, à ce moment-là.

Pas parce que je voulais davantage de maladie.

Pas parce que je voulais qu’il existe quelque chose dans mes gènes qui puisse également concerner ma famille.

Mais parce que, dans ma tête, un résultat génétique pouvait peut-être me donner une possibilité :

enlever les deux seins.

Si l’on devait m’en prendre un, alors prenez les deux.

Cette idée me rassurait étrangement.

Deux.

Pas un.

Deux.

Parce qu’au moins, ce serait symétrique.

Au moins, lorsque je me regarderais dans le miroir, je ne verrais pas constamment la différence entre ce qui avait été touché et ce qui ne l’avait pas été.

Je n’aurais pas un sein intact pour me rappeler, juste à côté, à quoi ressemblait mon corps avant.

Dans ma tête, il y avait une logique presque enfantine.

Si vous devez m’en enlever un, alors enlevez-moi les deux.

Comme si la symétrie pouvait rendre la perte plus supportable.

Comme si perdre davantage pouvait, paradoxalement, me donner l’impression d’être moins abîmée.

Je ne voulais pas avoir à comparer.

Je ne voulais pas regarder un côté et voir avant, puis tourner légèrement les yeux et voir après.

Si je devais avoir des cicatrices, qu’elles soient des deux côtés.

Si mon corps devait changer, alors qu’il change complètement.

Si je devais apprendre à reconnaître une nouvelle poitrine, peut-être serait-il plus facile de ne pas avoir sous les yeux une moitié de l’ancienne pour me rappeler constamment ce qui avait disparu.

Je crois que je cherchais surtout du contrôle.

Depuis le 12 mars, tout semblait m’échapper.

Mon corps.

Mon travail.

Mon calendrier.

Mes rendez-vous.

Mon avenir.

D’autres personnes décidaient désormais quand je devais venir, quel examen je devais passer, ce qu’il fallait surveiller et ce qu’il faudrait enlever.

Alors la symétrie était peut-être devenue une chose minuscule sur laquelle j’avais encore l’impression de pouvoir avoir un avis.

Je ne pouvais pas choisir d’avoir ou non un cancer.

Mais peut-être pouvais-je encore choisir à quoi ressemblerait mon corps après lui.

Et j’ai découvert quelque chose d’étrange :

on peut attendre un résultat médical en espérant presque qu’il soit mauvais, simplement parce qu’il ouvrirait une porte qui nous semble, à cet instant précis, plus facile à franchir.

Je ne voulais pas davantage de maladie.

Je voulais simplement que tout cela ait une logique.

Et je voulais pouvoir me regarder après.

Si toutefois il y avait un après.

Parce qu’au fond, mon esprit avait construit deux possibilités.

Si je ne me réveille pas, je n’aurai pas à voir le changement.

Et si je me réveille, alors enlevez les deux.

Dans les deux scénarios, j’essayais finalement d’éviter la même chose :

avoir à regarder ce que le cancer avait fait de moi.

Avant le cancer, mes seins étaient simplement là.

Je n’y pensais pas particulièrement.

Ils faisaient partie de mon corps comme mes bras, mes jambes ou mes cheveux.

Je pouvais les aimer certains jours.

Les critiquer d’autres jours.

Les trouver trop comme ci, pas assez comme ça.

Me regarder dans un miroir sans imaginer qu’un jour je devrais dire au revoir à l’un d’eux.

Parce qu’on ne pense pas à faire ses adieux aux parties de son propre corps.

On suppose qu’elles resteront avec nous.

Et soudain, mon sein droit avait changé de statut.

Ce n’était plus seulement une partie de moi.

C’était l’endroit où se trouvait la maladie.

L’endroit qu’il fallait enlever.

Un morceau de mon propre corps était devenu une menace pour le reste.

Je pouvais poser ma main dessus et penser deux choses complètement contradictoires.

C’est à moi.

Et :

Enlevez-le.

Derrière tout cela venait une autre question.

Une question que j’avais presque honte de me poser alors qu’on parlait de cancer.

Est-ce que je serai encore une femme ?

Rationnellement, je connaissais la réponse.

Bien sûr.

Un sein ne fait pas une femme.

Je l’aurais dit sans hésiter à n’importe quelle patiente.

Je l’aurais pensé sincèrement pour n’importe quelle autre femme.

Mais il y avait une différence immense entre ce que je savais pour les autres et ce que j’arrivais à croire pour moi.

Je pensais aux vêtements.

Aux décolletés.

À l’intimité.

Au regard de Jean-Louis.

Et surtout au mien.

Parce que quelqu’un peut vous répéter mille fois que vous êtes toujours belle.

À la fin de la journée, il reste un moment où vous êtes seule devant votre miroir.

Et personne ne peut regarder à votre place.

Il fallait aussi parler de reconstruction.

Parce qu’en médecine, on ne parlait déjà plus seulement de ce qu’on allait enlever.

On parlait de ce qu’on allait mettre à la place.

Encore une fois, les médecins semblaient avoir plusieurs étapes d’avance sur moi.

Moi, j’essayais encore d’accepter la disparition d’une partie de mon corps pendant qu’on me demandait déjà de réfléchir à celui que j’aurais après.

Quelle étrange chose.

Prendre des décisions sur un corps que l’on n’a pas encore perdu.

Regarder son propre sein en sachant qu’il a désormais une date de disparition.

À partir du moment où la mastectomie a été décidée, je crois que je l’ai regardé différemment.

Je savais que bientôt, ce sein-là n’existerait plus.

Pas sous cette forme.

Je savais que si je me réveillais après l’opération, la prochaine fois que je verrais mon torse, quelque chose aurait changé pour toujours.

Le 3 avril 2024, moins d’un mois après le diagnostic, je suis entrée à l’hôpital pour ma mastectomie droite avec reconstruction immédiate.

Quelques semaines auparavant, j’étais au travail.

Quelques semaines auparavant, j’avais vingt-six ans.

Quelques semaines auparavant, cette boule était encore quelque chose que j’avais découvert devant la télévision et laissé tranquille parce qu’elle pouvait être n’importe quoi.

Maintenant, j’étais à l’hôpital pour qu’on m’enlève un sein.

L’hôpital n’était pas un univers totalement étranger pour moi.

J’étais soignante.

Dans mon travail, j’avais déjà préparé des patients qui devaient partir à l’hôpital pour une intervention.

Je connaissais ce moment depuis l’autre côté.

Préparer leurs affaires.

S’assurer que tout était en ordre.

Organiser le transfert.

Les voir partir vers l’hôpital, puis continuer ma journée auprès des autres patients.

Mais je ne les accompagnais pas jusqu’à leur opération.

Je ne savais pas ce qui se passait une fois les portes de l’hôpital franchies.

Cette partie de l’histoire appartenait aux patients.

Et cette fois,

la patiente, c’était moi.

Il n’y avait plus d’uniforme derrière lequel me placer.

Plus de dossier appartenant à quelqu’un d’autre.

Plus de transfert à organiser avant de retourner travailler.

C’était mon nom sur le bracelet.

Mon corps que l’on préparait.

Mon sein que l’on allait enlever.

Jean-Louis était là.

Et lui avait peur.

Je pouvais la sentir.

Il avait peut-être davantage peur de me perdre que moi à cet instant.

Parce qu’avant de partir au bloc, je savais une chose.

Si je me réveillais, le corps avec lequel j’avais fermé les yeux n’existerait plus exactement de la même manière.

On allait m’endormir avec mon sein droit.

Puis, pendant que je ne verrais rien, des personnes allaient ouvrir mon corps, retirer ce qui devait l’être et essayer de me reconstruire.

Tout était organisé pour que je me réveille.

Et moi,

je n’étais pas certaine de le vouloir.

Je n’ai pas besoin d’embellir cette pensée aujourd’hui.

Elle était là.

C’est tout.

Je suis partie au bloc avec elle.

Puis j’ai fermé les yeux.

Et malgré ce qu’une partie de moi avait secrètement espéré,

je me suis réveillée.

Il y avait les lumières.

Les voix.

La douleur.

Les pansements.

J’étais encore là.

Mon sein droit, lui, ne l’était plus comme avant.

Il y avait une reconstruction.

Une nouvelle forme.

Une cicatrice cachée sous les soins.

Un corps qu’il faudrait bientôt regarder.

La médecine avait accompli ce qu’elle cherchait à accomplir.

Elle m’avait ramenée du bloc.

Pour les médecins, c’était évidemment ce qui devait arriver.

Pour Jean-Louis, c’était probablement un soulagement immense.

Pour moi, les choses étaient plus compliquées.

Parce qu’il fallait maintenant faire ce que j’avais redouté.

Continuer.

Au début, il y avait les pansements.

Les soins.

La douleur.

La prudence.

Tout pouvait encore être regardé comme quelque chose de médical.

Une plaie opératoire.

Une reconstruction.

Une cicatrice à surveiller.

Je pouvais presque observer mon corps avec mes yeux de soignante.

Évaluer.

Regarder.

Comprendre.

C’était plus facile comme ça.

Parce que regarder une cicatrice comme une professionnelle permet d’oublier quelques secondes qu’elle se trouve sur soi.

Mais tôt ou tard, il n’y a plus de vocabulaire médical derrière lequel se cacher.

Il reste une femme.

Et un miroir.

Je me suis regardée.

Je savais ce que j’allais voir.

Et pourtant, je ne connaissais pas cette personne.

Mon corps avait changé pendant que je dormais.

Il portait désormais la preuve visible de quelque chose que personne ne pouvait voir quelques semaines auparavant.

Avant, le cancer était caché à l’intérieur de moi.

Maintenant, même après qu’on l’avait retiré, il avait laissé sa signature à l’extérieur.

Une cicatrice.

Une différence.

Une poitrine qui n’était plus celle que j’avais toujours connue.

Un endroit que mes yeux reconnaissaient depuis vingt-sept ans et qu’ils devaient soudain réapprendre.

Et il y avait toujours l’autre sein.

Celui qui était resté.

Intact.

Familier.

Presque cruel dans sa normalité.

Parce qu’il me montrait exactement ce que l’autre côté n’était plus.

C’était précisément ce que j’avais redouté en attendant les résultats génétiques.

La comparaison.

L’avant et l’après réunis sur le même corps.

D’un côté, celle que j’avais toujours connue.

De l’autre, celle que le cancer avait transformée.

On aurait pu me dire :

Mais tu es vivante.

Et c’était vrai.

Seulement, à ce moment-là, je ne savais pas encore quoi faire de cette chance.

Je n’avais pas traversé l’opération avec cette grande volonté héroïque de survivre que l’on aime parfois raconter après coup.

Je n’étais pas sortie du bloc en pensant que la vie était magnifique.

Je m’étais simplement réveillée.

Et maintenant, j’allais devoir découvrir ce que cela signifiait.

Parce que la chirurgie avait réussi à enlever une partie malade de mon corps.

Mais elle ne pouvait pas enlever ce qui se passait dans ma tête.

Elle pouvait refermer ma peau.

Pas réparer ma raison de vivre.

Alors j’ai commencé le deuil d’une partie de mon corps alors même que je ne savais pas encore quoi faire de la vie que l’on venait de préserver.

Pas parce qu’un sein définit une femme.

Mais parce que c’était le mien.

Parce que je n’avais pas choisi de le perdre.

Parce qu’on peut accepter une opération et détester ce qu’elle nous a coûté.

Parce qu’on peut savoir rationnellement qu’une cicatrice est là pour une raison et ne pas supporter de la regarder.

Parce qu’on peut être entourée de personnes soulagées de vous voir en vie alors que, intérieurement, vous ne ressentez pas encore ce soulagement.

Je ne savais pas quelle relation j’allais construire avec ce nouveau corps.

Je ne savais pas si un jour je regarderais cette cicatrice avec fierté.

Avec colère.

Avec indifférence.

Ou avec tout cela à la fois.

Pour l’instant, elle ne racontait pas une histoire de victoire.

Je n’étais pas une guerrière qui venait de gagner une bataille.

Je n’avais pas besoin de transformer ce qui venait de m’arriver en quelque chose de beau.

J’avais perdu un sein.

J’avais un corps différent.

Et j’étais toujours là.

C’était tout.

On avait donné un nom très simple à l’opération :

mastectomie.

Mais ce mot ne disait rien du miroir.

Rien de la féminité.

Rien de la symétrie que j’avais espérée.

Rien de la peur de se réveiller différente.

Rien de cette partie de moi qui avait espéré ne pas se réveiller du tout.

Rien de ce qu’il faudrait désormais apprendre à regarder.

Alors peut-être que le véritable marché n’avait jamais été :

un sein contre une vie.

Le cancer avait pris mon sein.

La médecine m’avait laissé la vie.

Et moi,

je ne savais toujours pas si je voulais de ce qu’il en restait.

Chapitre 5 – le 12 Mars

Le 12 mars 2024, je suis entrée dans le cabinet de ma gynécologue en pensant que j’allais recevoir un résultat.

Je ne savais pas que j’allais en ressortir avec une nouvelle vie.

J’étais venue seule.

En voiture.

La veille encore, j’étais au travail lorsque le cabinet m’avait appelée pour me demander de venir rapidement.

J’avais demandé si cela pouvait attendre le lendemain.

On m’avait répondu que oui.

Et cette simple réponse avait suffi à me rassurer.

Si ça peut attendre demain, ça ne doit pas être si grave.

C’est fou, toutes les petites preuves que notre cerveau est capable de fabriquer lorsqu’il n’est pas encore prêt à entendre la vérité.

Je connaissais ma gynécologue, la Dre Rotzetter-Oterro, depuis mes treize ans.

Elle m’avait connue adolescente.

Pendant toutes ces années, elle avait accompagné cette partie intime de ma vie de femme à travers des consultations qui, jusque-là, n’avaient jamais séparé mon existence en un avant et un après.

Ce jour-là, quelque chose était différent.

Je ne saurais pas dire si je l’ai compris dans sa façon de me regarder, dans sa voix ou dans les quelques secondes qui ont précédé les mots.

Puis elle me l’a annoncé.

C’était un cancer.

J’ai ri.

Pas parce que c’était drôle.

Pas parce que je n’avais pas entendu.

J’ai simplement ri.

Un rire d’incrédulité.

Comme si mon cerveau avait rejeté l’information avant même de lui laisser le temps d’entrer.

Je l’ai regardée.

« Ce n’est pas possible. Vous rigolez avec moi ? C’est une blague ? »

Une partie de moi attendait réellement qu’elle sourie.

Qu’elle me dise qu’il y avait eu une erreur.

Que les résultats avaient été mal interprétés.

N’importe quoi.

Mais elle n’a pas souri.

Son visage est resté sérieux.

Et c’est peut-être son regard, davantage que ses mots, qui m’a fait comprendre.

Elle me connaissait depuis mes treize ans.

Elle ne plaisantait pas.

Alors les larmes sont venues.

Je ne sais pas combien de temps j’ai pleuré.

Je ne sais même plus exactement ce qu’elle m’a expliqué ensuite.

Parce qu’elle, de son côté, avait déjà plusieurs étapes d’avance.

Il fallait parler de la suite.

Des examens.

Des spécialistes.

Des traitements.

De ce qui allait devoir être organisé rapidement.

Elle parlait.

J’entendais des mots.

Mais rien ne passait vraiment.

J’étais physiquement assise devant elle.

Mentalement, j’étais encore bloquée sur une seule phrase.

J’ai un cancer.

Tout ce qui venait après semblait appartenir à une conversation à laquelle je n’étais pas encore capable de participer.

La Dre Rotzetter-Oterro m’a parlé de deux oncologues.

Deux possibilités pour la suite de ma prise en charge.

Un homme.

Une femme.

Je ne sais même pas si, à cet instant, j’étais réellement capable de prendre une décision réfléchie.

Mais il fallait choisir.

J’ai préféré la femme.

La Dre Kohlik

Une décision de quelques secondes qui allait faire entrer une nouvelle personne dans une partie extrêmement intime de ma vie.

Ma gynécologue n’a pas attendu.

Devant moi, elle a pris son téléphone.

Elle a appelé directement la Dre Kohlik

Elle lui a parlé de mon dossier.

De mon âge.

De la situation.

Elle a insisté pour savoir si elle pouvait me prendre comme patiente.

Si elle pouvait me voir rapidement.

Le plus rapidement possible.

Et moi, j’étais là.

J’écoutais deux médecins commencer à organiser la prise en charge de mon cancer alors que je n’avais même pas encore réussi à accepter que j’en avais un.

C’était étrange.

Presque irréel.

Tout allait très vite autour de moi alors que, dans ma tête, plus rien ne bougeait.

On parlait déjà d’oncologie.

De rendez-vous.

De traitements.

De ce qui allait venir ensuite.

Moi, j’en étais encore à :

Ce n’est pas possible.

Je crois que c’est là que j’ai commencé à comprendre quelque chose que beaucoup de patients découvrent brutalement.

Une fois que le diagnostic tombe, la médecine avance.

Elle doit avancer.

Elle organise.

Elle téléphone.

Elle transmet les dossiers.

Elle planifie.

Elle anticipe.

Parce qu’il faut agir.

Mais le patient, lui, ne suit pas forcément à la même vitesse.

Mon dossier avait déjà commencé son chemin vers l’oncologie.

Moi, j’étais toujours assise dans le cabinet de ma gynécologue, incapable de comprendre comment le mot oncologue pouvait soudain me concerner.

J’étais soignante.

Je connaissais ces mots.

Je savais ce qu’ils signifiaient.

Mais ce jour-là, ils ne voulaient plus rien dire.

Ou peut-être qu’ils voulaient dire beaucoup trop de choses à la fois.

Puis je suis sortie du cabinet.

Il y avait une terrasse.

Je suis allée m’y asseoir.

Et là,

j’ai pleuré ma mort.

Pas ma maladie.

Pas mon sein.

Pas une éventuelle opération.

Pas les traitements dont on venait pourtant de commencer à me parler.

Ma mort.

Parce qu’à cet instant précis, dans ma tête, cancer ne voulait pas encore dire protocole, chirurgie, traitements ou guérison.

Cancer voulait dire :

Je vais mourir.

J’avais vingt-sept ans depuis trois jours.

Trois jours.

Quelques jours auparavant, mes collègues m’avaient préparé un gâteau.

J’avais travaillé.

J’avais souri.

J’avais fêté mon anniversaire.

Et maintenant, j’étais assise sur une terrasse en train d’essayer de comprendre comment, en quelques jours, j’étais passée d’un gâteau d’anniversaire à un rendez-vous en oncologie.

Alors j’ai pris mon téléphone.

Et j’ai appelé Jean-Louis.

Il a décroché avec une voix légère.

Contente.

Presque souriante.

Une voix normale.

La voix de quelqu’un dont la journée n’avait pas encore basculé.

Puis il m’a entendue pleurer.

Et sa voix a changé.

Je lui ai annoncé la nouvelle comme j’ai pu.

J’ai un cancer.

Je ne savais pas qu’il avait son téléphone en haut-parleur.

Ses collègues étaient avec lui.

Ils ont entendu eux aussi.

Une information qui, quelques minutes auparavant, n’existait qu’entre ma gynécologue et moi venait soudain d’entrer dans notre vie.

Je n’ai même pas eu besoin de lui demander de venir.

Je ne lui ai pas expliqué que j’étais venue en voiture.

Je ne lui ai pas dit que je ne me sentais pas capable de conduire pour rentrer.

Je n’ai pas eu besoin de formuler quoi que ce soit.

Il a simplement dit :

« J’arrive. »

Il m’a demandé de lui envoyer l’adresse.

Il m’a dit d’attendre tranquillement.

Qu’il serait là le plus rapidement possible.

Puis il a tout laissé.

Jean-Louis était à La Praille, du côté de Lancy.

Moi, j’étais à Gland.

Il a pris son scooter et a fait la route jusqu’à moi.

Pendant ce temps, j’ai attendu.

Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête pendant ce trajet.

Peut-être tout.

Peut-être rien.

Je sais simplement qu’il était en train de venir.

Et dans un moment où absolument rien ne semblait encore avoir de sens, cette information était suffisamment simple pour que mon cerveau puisse la comprendre.

Jean-Louis arrive.

Lorsqu’il est arrivé à Gland, il a laissé son scooter sur place.

Nous avions notre Yaris.

Il s’est installé derrière le volant.

Et moi, je suis passée côté passager.

Quelques heures auparavant, j’avais conduit seule jusqu’au cabinet.

Maintenant, quelqu’un conduisait pour moi.

Puis Jean-Louis a fait quelque chose dont je me souviens encore.

Il a pris ses cigarettes.

Son tabac.

Et il a tout jeté à la poubelle.

Sans attendre.

Dans sa tête, il fallait déjà trouver une raison.

Une explication.

Quelque chose à accuser.

Il avait peur que sa cigarette et la fumée passive que j’avais respirée à ses côtés aient pu contribuer à ce qui m’arrivait.

Nous ne savions encore presque rien de mon cancer.

Nous ne connaissions pas encore toute sa nature.

Nous ne savions pas réellement ce qui m’attendait.

Mais déjà, nous cherchions un coupable.

Peut-être était-ce sa façon de reprendre un peu de contrôle.

Il ne pouvait pas enlever la tumeur.

Il ne pouvait pas effacer le résultat de la biopsie.

Il ne pouvait pas revenir au mois de janvier et faire disparaître cette boule sous mes doigts.

Alors il pouvait au moins jeter son tabac.

Et il l’a fait.

Moi, je continuais à pleurer.

Jean-Louis essayait de me changer les idées.

Mais que fait-on avec quelqu’un quelques heures après qu’on lui a annoncé un cancer ?

Il n’existe pas vraiment de mode d’emploi.

Alors il m’a proposé d’aller manger.

Des sushis.

Et nous sommes allés manger des sushis.

Cette phrase me paraît presque absurde aujourd’hui.

J’avais un cancer.

Et j’étais assise devant des sushis.

Mais les catastrophes personnelles ont quelque chose de profondément étrange.

La vie ordinaire ne disparaît pas immédiatement.

Il faut toujours manger.

Il faut toujours rentrer.

Il faut toujours récupérer un scooter laissé quelque part.

Les voitures continuent de rouler.

Les restaurants restent ouverts.

Les gens autour de vous parlent et rient sans savoir que votre monde vient de s’effondrer.

Alors nous avons mangé.

Ou du moins, nous avons essayé.

Pendant quelques instants, Jean-Louis a tenté de détourner mon esprit de ce mot qui revenait constamment.

Cancer.

Puis j’ai pensé au travail.

Parce que même ce jour-là, au milieu de tout ça, une partie de moi continuait à penser à ce qu’il fallait faire.

J’avais un arrêt de travail.

Un long arrêt.

Et je voulais le remettre directement à mes responsables.

Je voulais leur annoncer moi-même ce qui se passait.

Pas de rumeur.

Pas de questions sur mon absence.

Pas d’explication vague.

Je voulais qu’elles sachent.

Alors j’ai demandé à Jean-Louis de me conduire jusqu’à mon lieu de travail.

Et nous y sommes allés.

J’étais assise côté passager de notre Yaris, mon arrêt de travail avec moi.

Quelques heures auparavant, j’étais encore une soignante.

Maintenant, j’allais annoncer à mes responsables que je ne reviendrais pas travailler.

Pas demain.

Pas la semaine suivante.

Je ne savais même pas quand.

Je suis entrée.

J’ai remis mon certificat.

Et il a fallu prononcer encore une fois cette phrase que je n’avais toujours pas intégrée moi-même.

J’ai un cancer.

Je voulais leur annoncer directement.

Je voulais qu’il n’y ait pas de questions à se poser.

Peut-être que c’était aussi une manière de garder la maîtrise d’une toute petite chose.

Je ne contrôlais plus ce qui se passait dans mon corps.

Je ne contrôlais pas les résultats.

Je ne contrôlais pas les rendez-vous qui allaient arriver.

Je ne contrôlais pas ce que les médecins décideraient nécessaire de faire.

Mais je pouvais encore choisir qui apprendrait la nouvelle et comment.

Alors j’ai fait ça.

Puis il n’y avait plus rien à organiser pour cette journée.

Et c’est peut-être là que le silence est devenu le plus difficile.

Parce que la Dre Rotzetter-Oterro avait déjà commencé à organiser la suite.

La Dre Kohlik allait entrer dans ma vie.

Mon dossier avançait.

Les rendez-vous allaient arriver.

La médecine s’était mise en marche.

Jean-Louis avait traversé une partie du canton en scooter pour venir me chercher.

Il avait jeté son tabac.

Il avait pris le volant.

Il avait essayé de me faire manger.

J’avais prévenu mon travail.

Tout le monde faisait quelque chose.

Sauf moi.

Moi, je ne savais toujours pas quoi faire de cette information.

Quelques heures auparavant, j’étais entrée seule dans un cabinet médical.

J’avais vingt-sept ans.

Un travail.

Un couple.

Des projets.

Une Yaris garée dehors.

Et une boule dans le sein.

Maintenant, j’avais une oncologue.

Un arrêt de travail.

Et un mot qui venait de s’installer dans ma vie sans demander la permission.

Cancer.

C’est peut-être cela, le véritable moment où mon existence s’est séparée en deux.

Il y avait l’Arjelynne qui était entrée dans ce cabinet sans savoir.

Et celle qui en était sortie, s’était assise sur une terrasse et avait pleuré sa mort.

Entre les deux, il n’y avait eu que quelques mots.

Mais ils avaient suffi.

Pour la première fois de ma vie, « avant » venait d’exister.

Et je n’avais encore aucune idée de ce que « après » allait me coûter.