Après la mastectomie, il fallait apprendre.
Apprendre à bouger avec ce nouveau corps.
Apprendre à le toucher.
À le regarder.
À l’habiller.
À comprendre ce qui était encore sensible et ce qui ne l’était plus.
À accepter cette poitrine qui était la mienne sans vraiment ressembler à celle que j’avais connue pendant vingt-sept ans.
Il fallait apprendre la cicatrice.
La reconstruction.
L’asymétrie.
Le miroir.
Il fallait surtout apprendre à ne plus chercher constamment l’ancienne version de moi dans mon reflet.
Ça ne s’est pas fait en un jour.
Il y avait des moments où je regardais mon corps comme quelque chose de médical.
C’était plus facile.
Une mastectomie.
Une reconstruction.
Une cicatrice postopératoire.
Des mots propres.
Techniques.
Presque rassurants.
Puis il y avait les moments où je ne pouvais plus me cacher derrière mon métier.
Je n’étais plus soignante devant une cicatrice.
J’étais une femme de vingt-sept ans devant son propre corps.
Et là, c’était différent.
Mais j’essayais.
C’est probablement ce qui compte le plus.
J’essayais.
Je n’aimais pas forcément ce que je voyais.
Je ne l’acceptais pas complètement.
Je ne me réveillais pas chaque matin en me disant que cette cicatrice faisait de moi une guerrière.
Je n’avais pas envie de transformer ma poitrine en symbole de courage pour rendre la situation plus belle qu’elle ne l’était.
Je voulais simplement réussir à vivre dedans.
Alors petit à petit, j’ai essayé de m’habituer.
À cette nouvelle forme.
À cette nouvelle peau.
À cette nouvelle version de moi.
Et derrière tout ça, il y avait une idée à laquelle je voulais croire.
C’était fini.
On avait enlevé le sein.
On avait enlevé le cancer.
J’avais subi l’opération.
J’avais donné ce qu’il fallait donner.
Il ne restait plus qu’à récupérer.
À reprendre une vie normale.
Ou quelque chose qui y ressemblait.
Je ne pensais pas que tout redeviendrait exactement comme avant.
Comment aurait-ce été possible ?
Mon corps portait déjà la preuve que quelque chose s’était passé.
Moi aussi.
Mais peut-être qu’avec suffisamment de temps, le cancer deviendrait une histoire au passé.
J’ai eu un cancer.
Pas :
J’ai un cancer.
Une différence minuscule dans une phrase.
Une différence immense dans une vie.
Je voulais arriver à ce passé-là.
Je voulais que les rendez-vous s’espacent.
Que mon corps cesse d’être observé comme une menace potentielle.
Que chaque sensation ne mérite plus une analyse.
Que les médecins redeviennent des personnes que je voyais occasionnellement.
Que mon agenda recommence à contenir autre chose que des rendez-vous médicaux.
Je voulais retrouver des problèmes ordinaires.
Des problèmes ridicules.
Des problèmes qui ne mettent pas votre existence en question.
Je voulais pouvoir me plaindre d’une mauvaise journée sans avoir à relativiser parce que j’avais eu un cancer.
Je voulais redevenir quelqu’un d’autre qu’une patiente.
Et pendant quelques mois, j’ai essayé.
J’ai essayé de reprendre possession de ma vie.
J’ai essayé de me réconcilier avec mon corps.
J’ai essayé de comprendre cette poitrine reconstruite.
J’ai essayé de regarder ma cicatrice un peu plus longtemps.
J’ai essayé de me convaincre que cette opération avait servi à quelque chose.
Que le prix payé avait été suffisant.
Que le marché était terminé.
Puis est arrivé octobre.
Sept mois.
C’est à peu près tout ce que le cancer m’a laissé avant de revenir frapper à la même porte.
Sept mois après ma mastectomie.
Le 15 octobre 2024, il y avait de nouveau un cancer.
Une récidive.
Je crois qu’il existe des nouvelles qui vous brisent.
Et puis il existe celles qui vous mettent en colère d’avoir déjà été brisée une première fois.
La première fois, j’avais pleuré ma mort.
Cette fois,
j’étais en colère.
Une colère immense.
Brutale.
Presque animale.
Parce que je l’avais déjà fait.
Je l’avais déjà fait.
J’avais déjà entendu le diagnostic.
J’avais déjà attendu les résultats.
J’avais déjà eu peur.
J’avais déjà laissé des médecins décider de ce qu’il fallait retirer de mon corps.
J’avais déjà donné mon sein.
J’avais déjà fermé les yeux sur une table d’opération sans être certaine de vouloir les rouvrir.
Et malgré tout,
je les avais rouverts.
J’avais regardé les pansements.
J’avais regardé la cicatrice.
J’avais regardé ce nouveau corps.
J’avais essayé de m’y habituer.
J’avais essayé de faire la paix avec quelque chose que je n’avais jamais demandé.
Et maintenant vous revenez me dire qu’il y en a encore ?
Qu’est-ce que vous voulez encore ?
C’est la question qui tournait dans ma tête.
Qu’est-ce que je dois encore donner ?
Vous avez déjà pris mon sein.
Vous avez déjà changé mon corps.
Vous avez déjà pris une partie de ma féminité telle que je la connaissais.
Vous avez déjà pris ma tranquillité.
Mon rapport au miroir.
Mon sentiment de sécurité.
Ma confiance dans mon propre corps.
Qu’est-ce qu’il reste à prendre ?
Parce qu’à ce moment-là, je ne voyais plus le cancer comme une maladie que l’on allait simplement traiter.
Je le voyais presque comme quelque chose qui revenait terminer ce qu’il avait commencé.
Et une partie de moi pensait :
Alors fais-le.
Cette fois, fais-le correctement.
Si tu es revenu pour me reprendre encore quelque chose,
alors prends tout.
Mais tue-moi.
Ne me laisse pas encore survivre à une nouvelle version de moi-même.
Je sais à quel point cette phrase est violente.
Elle l’était déjà dans ma tête.
Mais c’était là où j’en étais.
La première fois, j’avais secrètement espéré ne pas me réveiller de l’opération.
Je m’étais réveillée quand même.
Alors j’avais essayé.
J’avais essayé de m’habituer à ce corps.
J’avais essayé de continuer.
J’avais essayé de faire quelque chose de cette vie que je n’étais déjà pas certaine de vouloir.
Et sept mois plus tard, le cancer était revenu.
Comment étais-je censée réagir ?
Avec courage ?
Avec gratitude ?
Avec un sourire et un nouveau discours sur le combat ?
Je n’en avais pas envie.
Je ne voulais plus être courageuse.
Je ne voulais pas être forte.
Je ne voulais pas entendre que j’avais déjà traversé beaucoup de choses et que cela prouvait que je pouvais traverser celle-ci aussi.
Parce que parfois, avoir déjà survécu ne vous donne pas davantage de force.
Parfois, cela vous rend simplement plus fatiguée à l’idée de devoir recommencer.
Et moi,
je ne voulais pas recommencer.
Je voulais hurler.
Je l’ai déjà fait.
Vous ne comprenez pas ?
Je l’ai déjà fait.
J’avais payé.
C’est cela qui me mettait peut-être le plus en colère.
J’avais cru qu’il existait une sorte de logique.
Une transaction silencieuse.
Mon sein contre ma vie.
D’accord.
Même si je n’étais pas certaine de vouloir cette vie, le marché avait été conclu pour moi.
On avait opéré.
J’avais survécu.
Alors au moins, que cela serve à quelque chose.
Mais la récidive détruisait même cette illusion.
Mon sein était toujours parti.
Ma cicatrice était toujours là.
Mon corps était toujours différent.
Et le cancer,
lui,
était revenu.
Alors à quoi avait servi tout le reste ?
Je sais aujourd’hui qu’une mastectomie n’est pas une promesse.
Qu’une opération n’est pas un contrat signé avec la maladie.
Que la médecine ne peut pas toujours garantir que quelque chose ne reviendra jamais.
Mais je ne vivais pas cette récidive avec des statistiques.
Je la vivais avec mon corps.
Et mon corps avait déjà payé.
Il allait falloir retourner dans cette mécanique que je pensais avoir quittée.
Les médecins.
Les examens.
Les résultats.
Les décisions.
Une nouvelle opération.
Le 6 novembre 2024, je subirais une tumorectomie.
Encore une fois, on allait ouvrir mon corps.
Encore une fois, enlever.
Encore une fois, attendre.
Sauf que cette fois, quelque chose avait changé.
La première fois, j’étais surtout perdue.
Cette fois, j’étais furieuse.
Contre le cancer.
Contre mon corps.
Contre cette injustice qui n’avait même pas attendu que j’apprenne à vivre avec la première cicatrice avant de venir m’en imposer une nouvelle.
Contre les phrases rassurantes.
Contre le mot chance.
Contre l’idée qu’il fallait absolument chercher du positif dans tout ça.
Je ne voulais pas de positif.
Je voulais qu’on me rende mon sein.
Je voulais qu’on me rende le mois de mars.
Je voulais revenir au mois de janvier, devant ma télévision, poser mes doigts sur cette boule et vivre dans ce monde où je ne savais encore rien.
Je voulais récupérer cette fille qui critiquait son corps sans savoir à quel point elle aurait un jour envie de le retrouver exactement comme il était.
Mais cette fille n’existait plus.
Alors j’ai dû repartir.
Pas parce que j’avais retrouvé une raison de vivre.
Pas parce que j’avais décidé de me battre.
Pas parce qu’une lumière était soudain apparue au bout de quelque chose.
J’ai continué parce que les rendez-vous arrivaient.
Parce que les médecins organisaient.
Parce que les jours continuaient de passer, que je le veuille ou non.
Comme après le premier diagnostic.
Mon dossier avançait parfois plus vite que moi.
Seulement, cette fois, je savais ce qui pouvait se cacher derrière les portes.
Et je savais aussi quelque chose que j’aurais préféré ne jamais apprendre :
on peut commencer à s’habituer à une catastrophe.
On peut même commencer à reconstruire quelque chose dessus.
Puis, juste au moment où l’on pose enfin un pied un peu plus solidement,
tout peut recommencer.
On m’avait enlevé un sein.
J’avais essayé d’accepter le corps qu’on m’avait laissé.
J’avais essayé de croire que le cancer pouvait devenir une phrase au passé.
J’ai eu un cancer.
Sept mois plus tard, il avait repris le présent.
Et cette fois, je ne lui demandais plus ce qu’il allait me prendre.
Je n’avais plus grand-chose à négocier.
J’étais simplement en colère qu’il ne m’ait pas prise avec le reste.
Chapitre 7 — On m’avait dit que c’était fini