Chapitre 9 — Le corps qui ne m’appartenait plus

Le 21 janvier 2025, j’ai commencé le Taxol.

Douze semaines.

Une séance par semaine.

Après les EC, je connaissais déjà les fauteuils.

Les prises de sang.

Les perfusions.

Les attentes.

Les contrôles avant chaque traitement.

Je savais déjà comment entrer dans un service d’oncologie et tendre mon bras presque automatiquement.

J’avais déjà perdu mes cheveux.

J’avais appris les perruques, les foulards, les écharpes.

J’avais appris à regarder mon reflet autrement.

Ou plutôt, j’avais appris à éviter de trop le regarder.

Je pensais avoir déjà vu mon corps changer suffisamment.

Mais il continuait.



Le Taxol revenait toutes les semaines.

À peine une séance terminée qu’une autre commençait déjà à apparaître dans mon calendrier.

Douze.

Puis onze.

Dix.

Neuf.

On pourrait croire que je comptais parce que j’avais hâte d’arriver au bout.

Ce n’était pas vraiment ça.

Je comptais parce qu’il fallait bien compter quelque chose.

Parce que les traitements avaient transformé ma vie en une succession de chiffres.

Les doses.

Les résultats.

Les globules.

Les rendez-vous.

Les semaines.

Les séances restantes.

Je continuais parce que le protocole continuait.

Je me présentais parce qu’un rendez-vous était fixé.

On me disait où aller.

Quand venir.

Quoi prendre.

Alors j’y allais.

Cela ressemblait probablement à quelqu’un qui se battait pour vivre.

À l’intérieur, c’était différent.



Mon corps avait changé tellement vite que je n’avais pas eu le temps de comprendre ce qui m’arrivait.

Quelques mois auparavant, j’avais encore deux seins.

Mes cheveux.

Un corps que je pouvais critiquer pour des choses ordinaires.

Puis il était devenu médical.

On l’avait examiné.

Photographié.

Mesuré.

Piqué.

Ouvert.

Refermé.

Reconstruit.

Réopéré.

Perfusé.

Injecté.

Il y avait toujours quelqu’un qui devait regarder quelque chose.

Toucher quelque chose.

Contrôler quelque chose.

Une cicatrice.

Une veine.

Une douleur.

Un résultat.

Je savais pourquoi.

Je savais que tout cela était fait pour me soigner.

Mais cette connaissance ne provoquait pas chez moi cette gratitude que l’on imagine parfois chez quelqu’un que l’on essaie de sauver.

Je détestais mon corps.

Je détestais ce qu’il était devenu.

Je détestais ce qu’on devait lui faire.

Et certains jours, je détestais presque tout ce que je faisais pour continuer à le soigner.



Avant le cancer, j’avais déjà passé beaucoup de temps à critiquer mon corps.

Trop grosse.

Pas assez ceci.

Trop cela.

Un ventre que je n’aimais pas.

Un chiffre sur la balance capable de gâcher une journée.

Des détails auxquels j’accordais une importance démesurée.

Le cancer ne m’a pas appris à aimer mon corps.

Ce serait une jolie phrase.

Mais ce serait faux.

Il m’a donné de nouvelles raisons de le détester.

Je ne regardais plus seulement ce que je trouvais imparfait.

Je regardais ce qui avait été retiré.

Ce qui avait été reconstruit.

Ce qui avait changé.

Ce qui était tombé.

Ce qui faisait mal.

Ce qui ne fonctionnait plus comme avant.

Je regardais un corps dans lequel quelque chose avait poussé sans ma permission et avait bouleversé tout le reste de ma vie.

Alors non, je ne le regardais pas en pensant :

Tiens bon.

Je ne lui demandais rien.



La mastectomie avait déjà créé une distance entre lui et moi.

Habillée, je pouvais parfois l’oublier.

Déshabillée, beaucoup moins.

Il suffisait d’un miroir.

Une cicatrice.

Une forme différente.

Une sensation différente sous mes doigts.

Je savais que c’était moi.

Évidemment que c’était moi.

Mais savoir qu’un corps est le sien et réussir à le reconnaître comme son chez-soi sont deux choses différentes.

Puis mes cheveux étaient tombés.

Et le cancer était devenu impossible à ranger sous mes vêtements.

Même mon visage avait changé parce que je ne le regardais plus de la même manière.

Je pouvais mettre une perruque.

Nouer un foulard.

Me maquiller.

M’habiller.

Faire ce qu’il fallait pour ressembler un peu plus à celle que j’étais avant.

Puis venait le soir.

On retirait tout.

Et il restait moi.

Enfin…

ce qu’il restait de moi.

J’essayais de voir une moi d’avant

Les gens pouvaient regarder mon parcours et y voir du courage.

Moi, je voyais surtout une succession de choses que je n’avais jamais demandées.

Je n’avais pas demandé le cancer.

Je n’avais pas demandé qu’on m’enlève un sein.

Je n’avais pas demandé la récidive.

Je n’avais pas demandé une deuxième opération.

Je n’avais pas demandé la chimiothérapie.

Je n’avais pas demandé à perdre mes cheveux.

Je n’avais pas demandé à apprendre à porter une perruque à vingt-sept ans.

Et surtout,

je n’avais jamais demandé à mon corps de tenir.

Il le faisait.

C’est tout.

Mon cœur continuait de battre.

Mes poumons continuaient de respirer.

Les traitements continuaient.

Les rendez-vous continuaient.

Et moi, je suivais le mouvement.

Parfois presque mécaniquement.

Ce n’était pas du courage.

Ce n’était pas une déclaration d’amour à la vie.

C’était continuer parce que la prochaine étape arrivait avant même que j’aie eu le temps de décider ce que je voulais vraiment.



C’était peut-être ça, le plus difficile à faire comprendre.

Je recevais un traitement destiné à me sauver sans être certaine de vouloir être sauvée.

De l’extérieur, mes gestes disaient :

Je veux vivre.

Je venais aux rendez-vous.

Je prenais mes médicaments.

J’acceptais les traitements.

Je signalais mes symptômes.

Mais à l’intérieur, je ne pensais pas :

Sauvez-moi.

Il m’arrivait plutôt de penser :

Si mon corps lâche, au moins ce ne sera pas moi qui aurai choisi.

La chimiothérapie pouvait me faire peur et, en même temps, une partie de moi pouvait espérer qu’elle soit trop forte.

Ce paradoxe ne disparaissait pas simplement parce que je continuais à me présenter aux séances.

Au contraire.

Il m’accompagnait jusque dans le fauteuil.



Et puis il y avait Jean-Louis.

Lui compliquait encore cette contradiction.

Parce qu’il était là.

Il avait rasé ses cheveux avant moi.

Il m’avait accompagnée pendant les EC.

Il m’avait vue vomir.

Il avait essayé de me faire manger quand rien ne passait.

Il avait conduit quand je n’en avais pas la force.

Il avait organisé une partie de sa vie autour de quelque chose que mon corps avait provoqué.

Et plus il prenait soin de moi, plus deux pensées complètement opposées pouvaient exister en même temps.

Reste pour lui.

Et :

Libère-le de toi.

Je ne voulais pas mourir parce qu’il ne comptait pas suffisamment.

C’était presque l’inverse.

Il comptait tellement que je voyais tout ce qu’il faisait.

Tout ce qu’il supportait.

Tout ce que ma maladie lui imposait aussi.

Alors parfois, sa présence me retenait.

Et parfois, cette même présence nourrissait ma culpabilité.

Je voulais pouvoir lui rendre sa vie.

Je voulais qu’il n’ait plus à surveiller ce que je mangeais.

Qu’il n’ait plus à m’accompagner.

Qu’il n’ait plus à voir sa compagne malade.

Dans ma tête, il n’existait parfois que deux façons d’y parvenir.

Guérir.

Ou ne plus être là.

Et je n’étais pas certaine de laquelle arriverait en premier.



Je détestais ce corps.

Mais il continuait.

C’était presque cela qui m’énervait le plus.

Tout le monde semblait travailler pour qu’il continue.

Les oncologues.

Les infirmières.

Les chirurgiens.

Jean-Louis.

Les médicaments.

Et moi, au milieu de cette immense mobilisation autour de ma propre survie, je ne savais même pas si je voulais participer.

Alors je laissais faire.

Une semaine.

Puis une autre.

Taxol.

Encore.

Encore.

Encore.

Et chaque fois que je regardais mon reflet, j’essayais moins de retrouver l’Arjelynne d’avant que de comprendre qui était cette personne devant moi.

Je ne voyais pas une guerrière.

Je ne voyais pas une survivante.

Je ne voyais certainement pas quelqu’un qui avait appris à aimer son corps grâce au cancer.

Je voyais quelqu’un de fatigué.

Quelqu’un en colère.

Quelqu’un qui ne reconnaissait plus son propre corps.

Quelqu’un que tout le monde essayait de maintenir en vie alors qu’elle-même n’était plus certaine de savoir pourquoi.

Mon corps avançait dans le traitement.

Moi, je restais quelque part derrière.

Et plus les semaines passaient, plus la distance entre lui et moi semblait s’agrandir.

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