Je pensais que le plus difficile serait d’apprendre que le cancer était revenu.
Je me trompais.
Le plus difficile, c’était de comprendre que tout allait recommencer.
Les rendez-vous.
Les prises de sang.
Les salles d’attente.
Les médecins qui parlent avec cette voix calme que l’on apprend à reconnaître.
Les mots médicaux que l’on finit par comprendre sans jamais avoir voulu les apprendre.
Et cette sensation étrange de voir sa propre vie se transformer en protocole.
Après la deuxième opération, mon corps n’avait même pas eu le temps de redevenir silencieux qu’on parlait déjà de la suite.
Cette fois, il y aurait la chimiothérapie.
Je savais ce que ce mot voulait dire.
Tout le monde le sait, d’une certaine manière.
On pense aux cheveux qui tombent. Aux nausées. À la fatigue. Aux perfusions. Aux visages pâles que l’on a vus dans les films.
Mais connaître un mot et comprendre ce qu’il va faire à votre vie sont deux choses complètement différentes.
La chimiothérapie allait commencer.
Et moi, je n’étais pas prête.
Pourtant, il y avait une vérité que je ne disais pas vraiment.
J’avais peur de la chimiothérapie.
Mais une partie de moi l’attendait aussi pour une raison beaucoup plus sombre.
J’espérais qu’elle soit forte.
Assez forte pour m’épuiser complètement.
Assez forte pour que mon corps finisse par ne plus pouvoir suivre.
Je savais parfaitement la contradiction de cette pensée : on était en train de me donner un traitement dans l’espoir de me sauver la vie et moi, quelque part dans le silence de ma tête, j’espérais parfois qu’il fasse l’inverse.
Je n’avais pas décidé d’arrêter les traitements.
Je continuais à me présenter aux rendez-vous.
Je laissais les médecins faire ce qu’il fallait pour me soigner.
Mais au fond de moi, quelque chose était déjà beaucoup moins certain.
Je ne savais plus vraiment si je voulais être sauvée.
C’était peut-être cela, le plus difficile à expliquer.
Je voulais vivre.
Et parfois, je voulais mourir.
Les deux pouvaient exister dans la même journée.
Parfois même dans la même heure.
Il suffisait d’un résultat rassurant pour que je respire un peu mieux, puis d’une nuit trop longue pour que je me demande à quoi bon continuer.
Je crois qu’une partie de moi espérait surtout ne plus avoir à choisir.
Que mon corps choisisse à ma place.
Si la chimiothérapie me sauvait, alors peut-être que je continuerais.
Et si mon corps n’en pouvait plus…
je n’aurais pas été celle qui avait décidé.
On parle beaucoup du combat contre le cancer.
Il faut se battre.
Tu es forte.
Tu vas y arriver.
Ne lâche rien.
Des phrases prononcées avec amour. Je le savais.
Mais parfois, j’avais envie de demander :
Et si je suis fatiguée de me battre ?
Personne ne demande au malade s’il veut être courageux.
On le devient parce qu’il faut bien avancer.
Je n’avais pas choisi cette guerre.
Je n’avais pas choisi mon adversaire.
Je n’avais même pas choisi le champ de bataille.
C’était mon propre corps.
Et pourtant, il fallait recommencer.

Le 26 novembre 2024, j’ai reçu ma première chimiothérapie.
EC.
Deux lettres.
Deux petites lettres pour quelque chose qui allait prendre tellement de place dans ma vie.
Jean-Louis était avec moi.Il le serait pour chacune des quatre séances d’EC.
Au début, je ne savais pas encore exactement comment mon corps allait réagir.
Puis il y eut la fatigue.
Pas simplement l’envie de dormir.
Une fatigue qui semblait prendre possession du corps entier.
Les nausées.
Les vomissements.
Les moments où manger quelques bouchées devenait déjà une épreuve.
Jean-Louis voyait ce que les traitements me faisaient.
Alors il venait.
Il attendait.
Il me ramenait.
Quand je vomissais, il était là.
Quand je n’arrivais pas à manger, il essayait de trouver quelque chose que mon corps accepterait.
Quand je n’avais plus l’énergie de faire grand-chose, il était encore là.
Parfois, il ne pouvait rien réparer.
Mais il restait.
Et à cette époque, rester était déjà énormément.
Sa présence faisait pourtant pencher cette étrange balance dans les deux directions.
Parce que lorsqu’il était près de moi, une partie de moi voulait tenir.
Pour lui.
Pour nous.
Pour pouvoir un jour lui dire merci autrement qu’entre deux traitements.
Pour retrouver notre quotidien.
Pour qu’un jour il n’ait plus besoin de surveiller si j’avais mangé, de m’accompagner à une séance ou de me voir épuisée sur le canapé.
Je voulais survivre pour pouvoir lui rendre un peu de tout ce qu’il me donnait.
Mais plus il prenait soin de moi, plus une autre pensée grandissait silencieusement.
Je deviens un fardeau.
Je le voyais adapter ses journées.
M’accompagner.
Attendre.
Me conduire.
Me voir vomir.
Essayer de me faire manger.
Supporter mes mauvais jours sans savoir quand ils prendraient fin.
Et je me demandais combien de temps quelqu’un pouvait faire tout cela avant d’être épuisé à son tour.
Alors la même personne devenait, dans mon esprit, à la fois une raison de rester et une raison de vouloir disparaître.
Je voulais vivre parce qu’il était là.
Et parfois, je pensais que mourir le libérerait de tout ce qu’il devait porter avec moi.
Cette logique était cruelle.
Mais à ce moment-là, elle me paraissait presque cohérente.
C’est peut-être l’une des choses les plus perverses que les ténèbres puissent faire.
Prendre l’amour que l’on reçoit et réussir à nous convaincre que les autres seraient mieux sans avoir à nous le donner.
Après la deuxième EC, mes cheveux ont commencé à tomber.
J’étais chez des amis lorsque je m’en suis rendu compte.
Au début, quelques cheveux.
Puis j’ai passé ma main dedans.
Et ils sont venus.
Je les ai regardés dans ma paume sans vraiment savoir quoi ressentir.
J’ai recommencé.
Encore.
Et encore des cheveux.
Mes amis ont essayé de me rassurer.
Ce n’est pas grave.
Je savais ce qu’ils voulaient dire.
Ce n’étaient « que » des cheveux.
Ils repousseraient.
Ce n’était pas ce qui allait décider si je vivais ou si je mourais.
Mais ce jour-là, ce n’étaient pas seulement des cheveux que je regardais dans ma main.
C’était la maladie qui devenait visible.
Jusque-là, je pouvais encore entrer quelque part sans que les gens sachent forcément.
La fatigue ne se voyait pas toujours.
Les nausées non plus.
La peur encore moins.
Mais les cheveux qui tombent racontent quelque chose avant même que l’on ait ouvert la bouche.
Le cancer commençait à parler pour moi.
Et puis Jean-Louis a fait quelque chose que je n’ai jamais oublié.
Avant même que je rase les miens, il a rasé ses cheveux.
D’abord.
Il aurait pu simplement me dire que ce n’était pas grave.
Que j’étais toujours belle.
Que les cheveux repoussent.
Mais il a choisi de faire quelque chose.
Un geste minuscule face à tout ce qui nous arrivait.
Et pourtant immense pour moi.
Il ne pouvait pas prendre ma chimiothérapie à ma place.
Il ne pouvait pas empêcher mes cheveux de tomber.
Il ne pouvait pas enlever le cancer de mon corps.
Alors il avait trouvé quelque chose qu’il pouvait partager avec moi.
Lorsque mon tour est arrivé, je n’étais plus tout à fait seule devant ce miroir.

Après, il a fallu apprendre.
Comme si la maladie m’avait donné un nouveau mode d’emploi de moi-même.
Apprendre à mettre une perruque.
À l’ajuster.
À essayer de la placer suffisamment naturellement pour ne pas avoir l’impression que tout le monde regardait uniquement ça.
Apprendre les foulards.
Les écharpes.
Les différentes façons de les nouer.
Découvrir ce qui me plaisait.
Ce qui me ressemblait encore un peu.
Ce qui me permettait de sortir sans avoir l’impression de porter le cancer écrit sur le front.
Certains jours, la perruque m’aidait.
Elle me permettait de retrouver quelque chose de familier dans le miroir.
D’autres jours, elle ne faisait que me rappeler pourquoi j’en avais besoin.
Tout était devenu comme ça.
À double tranchant.
Même l’amour.
Les traitements ont commencé à rythmer le temps.
Il n’y avait plus vraiment les lundis, les mardis ou les week-ends.
Il y avait les jours de chimiothérapie.
Les jours après.
Les jours où ça allait un peu mieux.
Et ceux où il fallait déjà penser à la prochaine.
Mon calendrier ne racontait plus ma vie.
Il racontait mon traitement.
Et quelque part entre deux rendez-vous, j’essayais encore d’exister.
Pas comme patiente.
Comme moi.
Je voulais encore rire.
Parler d’autre chose.
Prendre des photos.
Écouter de la musique.
Avoir des conversations complètement inutiles.
Me plaindre de choses normales.

Parce qu’il y avait quelque chose de terriblement précieux dans le fait de pouvoir se plaindre d’un problème qui n’avait absolument rien à voir avec le cancer.
Pendant quelques minutes, j’étais simplement une femme de vingt-sept ans.
Pas un diagnostic.
Pas un dossier.
Pas une patiente.
Arjelynne.
Mais mon corps, lui, savait.
Il savait ce qu’on lui faisait.
Et progressivement, il commença à me le montrer.
La fatigue.
Les douleurs.
Les changements.
Cette impression que chaque traitement prenait quelque chose avec lui.
Je regardais mon corps changer avec une étrange distance.
Comme si je l’observais depuis l’extérieur.
C’était pourtant celui dans lequel j’avais vécu toute ma vie.
Celui que j’avais parfois aimé.
Souvent critiqué.
Rarement remercié.
Et maintenant, je lui demandais de supporter encore.
C’est étrange comme on peut passer des années à reprocher tellement de choses à son corps…
puis supplier ce même corps de tenir.
Et c’était encore plus étrange parce que certains jours, je le suppliais réellement de tenir.
Et d’autres, dans le secret de mes pensées, j’espérais presque qu’il arrête.
Les deux vérités existaient en même temps.
Je voulais survivre.
Je voulais que tout s’arrête.
Je pouvais avoir peur de mourir le matin et être épuisée de vivre le soir.
Et Jean-Louis se trouvait quelque part au milieu de cette contradiction.
Sa présence me rappelait qu’il existait encore quelque chose à retrouver après les traitements.
Notre quotidien.
Notre appartement.
Nos habitudes.
Nos projets.
Une vie dans laquelle je ne serais peut-être plus constamment malade.

Mais chaque fois qu’il devait me relever, m’attendre, me conduire, surveiller si je mangeais ou rester près de moi lorsque je vomissais, cette autre voix revenait.
Regarde tout ce qu’il doit faire à cause de toi.
Alors je voulais guérir pour lui rendre tout ce qu’il me donnait.
Et parfois, je voulais disparaître pour qu’il n’ait plus rien à me donner.
Contradictoire.
Épuisant.
Mais vrai.
J’ai continué à me présenter.
Encore.
Puis encore.
Quatre cures d’EC.
La dernière eut lieu le 7 janvier 2025.
Mais ce n’était pas la fin.
Le 21 janvier, une autre étape commençait.
Douze semaines de Taxol.
Douze.
À ce stade, les nombres avaient commencé à perdre leur sens.
Une séance.
Quatre séances.
Douze séances.
On compte énormément lorsqu’on est malade.
Les jours.
Les doses.
Les comprimés.
Les rendez-vous.
Les résultats.
Les globules.
Les semaines restantes.
Comme si mettre des chiffres sur les choses pouvait nous donner l’impression de reprendre un peu de contrôle.
Moi aussi, j’ai compté.
Parce qu’un traitement terminé était un traitement de moins à traverser.
Je ne pensais pas aux mois suivants.
Encore moins aux années.
Je réduisais parfois ma vie à la distance qui me séparait du prochain rendez-vous.
Encore cette séance.
Après, tu te reposes.
Encore cette semaine.
Après, ce sera peut-être plus facile.
Encore un peu.
Toujours encore un peu.
Parce que regarder toute la montagne aurait peut-être été trop difficile.
Alors je regardais simplement le prochain pas.
Je n’avançais pas parce que j’étais particulièrement courageuse.
Je n’avançais pas parce que j’étais convaincue que tout finirait bien.
Je n’avançais même pas toujours parce que j’avais envie de vivre.
Parfois, j’avançais simplement parce que le rendez-vous suivant était déjà inscrit dans mon agenda.
Parce que Jean-Louis m’attendait.
Parce que les médecins m’attendaient.
Parce que mon corps était encore là.
Parce qu’au milieu de toutes ces pensées contradictoires, une partie de moi continuait malgré tout à se présenter.
Je ne savais pas si c’était de la force.
De l’habitude.
De la peur.
De l’amour.
Ou simplement l’instinct.
Peut-être un peu de tout cela.
J’étais prise entre une maladie qui pouvait prendre ma vie,
des traitements qui essayaient de la sauver,
un homme qui faisait tout ce qu’il pouvait pour m’aider à la garder,
et moi,
au milieu,
qui ne savais déjà plus très bien de quel côté de la balance je voulais tomber.
Alors je ne regardais pas plus loin.
Il fallait simplement arriver jusqu’au prochain rendez-vous.
Et parfois, survivre ressemblait seulement à ça :
se présenter.
Encore.
Et encore.
Et encore.