Après le « dernier » traitement

Le 1er avril 2025, j’ai reçu ma dernière chimiothérapie.

La dernière.

Après quatre EC.

Après douze Taxol.

Après des mois à compter les semaines, les prises de sang, les perfusions, les médicaments, les effets secondaires et les jours où mon corps arrivait encore à suivre.

Ce jour-là, un chiffre était enfin arrivé à zéro.

Il n’y aurait pas de treizième Taxol.

Pas de prochaine séance de chimiothérapie à inscrire dans mon calendrier.

Pas de « à la semaine prochaine » en quittant le service.

J’avais terminé la chimiothérapie.

C’était censé être une bonne nouvelle.

Et ça l’était.

Je crois.

Les gens étaient contents pour moi.

On me félicitait.

On me disait que j’avais été courageuse, que j’avais tenu jusqu’au bout, que le plus dur était derrière moi.

J’entendais leurs mots.

J’essayais même parfois de les croire.

Mais à l’intérieur de moi, il n’y avait pas cette explosion de joie que j’aurais imaginée.

Pas de grande victoire.

Pas cette sensation spectaculaire d’avoir gagné quelque chose.

J’étais surtout fatiguée.

Profondément fatiguée.

Et peut-être un peu perdue.

Pendant des mois, ma vie avait été organisée autour des traitements.

Il fallait tenir jusqu’à la prochaine séance.

Faire la prise de sang.

Attendre les résultats.

Recevoir la perfusion.

Rentrer.

Supporter les jours suivants.

Récupérer suffisamment.

Puis recommencer.

Je n’avais pas besoin de savoir où j’allais.

Le calendrier le savait pour moi.

Et soudain, une partie de ce calendrier s’arrêtait.

On pourrait croire que lorsqu’un traitement se termine, on récupère immédiatement une partie de sa vie.

Mais mon corps, lui, n’avait pas reçu le mémo.

Mes cheveux ne repoussaient pas d’un coup parce que la dernière perfusion était terminée.

La fatigue ne disparaissait pas en retirant une date du calendrier.

Les douleurs ne savaient pas que j’avais fini.

Mon reflet non plus.

Et ma tête encore moins.

J’avais passé des mois à laisser entrer dans mon corps des produits qui devaient me sauver tout en me rendant malade.

J’avais accepté les aiguilles.

Les perfusions.

Les nausées.

La fatigue.

La perte de mes cheveux.

Les changements de mon corps.

Tout cela pour une vie que, certains jours, je n’étais même pas certaine de vouloir garder.

Et pourtant, j’étais arrivée jusqu’à la dernière perfusion.

Je ne savais toujours pas exactement ce que cela disait de moi.

Que je voulais vivre ?

Que j’avais simplement obéi au protocole ?

Que j’avais continué parce que les gens autour de moi espéraient que je continue ?

Peut-être un peu de tout cela.

Peut-être rien de tout cela.

Je savais seulement que j’étais encore là.

Deux jours plus tard, le 3 avril, on m’a retiré mon PAC.

Encore quelque chose qu’on enlevait de mon corps.

Pendant des mois, cette petite chambre sous ma peau avait été une porte d’entrée vers les traitements.

Je l’avais détestée.

Elle m’avait aussi provoqué une thrombose veineuse profonde sous-claviculaire.

C’est pour ça qu’on me l’a retirée un peu plus tôt que prévu.

Mais l’enlever ne suffisait pas à tout régler.

Ça avait ajouté des traitements.

Des anticoagulants.

Un manchon à porter.

Hiver comme été.

Encore des contraintes dans mon quotidien.

Encore des choses à accepter, à faire, à supporter.

Tout ça sans que j’aie rien demandé.

Je terminais la chimiothérapie, mais je ne pouvais pas simplement laisser tout cela derrière moi.

Le PAC était retiré.

Il restait une cicatrice.

Et les conséquences de ce qu’il avait provoqué.

Les traitements, eux, continuaient.

Le 24 avril, j’ai commencé la radiothérapie.

Vingt-cinq séances.

Cinq semaines.

Une nouvelle routine.

Cette fois, il n’y avait plus les longues heures de perfusion.

Il n’y avait plus les poches suspendues au-dessus de moi.

Plus cette attente particulière de la chimiothérapie.

La radiothérapie était différente.

Plus rapide.

Presque banale, vue de l’extérieur.

Entrer.

Se changer.

S’allonger.

Se positionner exactement comme il fallait.

Ne plus bouger.

Laisser la machine tourner autour de moi.

Puis se rhabiller.

Et repartir.

Quelques minutes seulement.

Puis revenir le lendemain.

Et encore le lendemain.

Et encore.

Le traitement prenait moins de temps.

Mais la maladie occupait toujours mes journées.

Chaque rendez-vous me rappelait que ce n’était pas terminé.

Chaque passage dans l’hôpital me ramenait à cette même réalité.

J’étais toujours une patiente.

Toujours en traitement.

Toujours entre deux versions de ma vie.

Celle d’avant n’existait plus vraiment.

Et celle d’après n’avait pas encore commencé.

Alors j’avançais dans cet espace étrange.

Pas assez malade pour que tout s’arrête.

Pas assez guérie pour recommencer.

Vingt-cinq séances.

Sur le papier, c’était un chiffre.

Dans ma vie, c’étaient les allers-retours.

Tous les jours de traitement.

Pour quelques minutes sur une table, il fallait repartir, revenir, et recommencer le lendemain.

Et pendant ce temps, la fatigue s’accumulait.

Un jour après l’autre.

Mais pendant ces semaines, j’avais rencontré une dame dans la salle d’attente.

Elle avait été un amour.

Une aide.

Un soutien dans ces moments-là.

Elle s’arrangeait pour que nos heures de passage soient à peu près les mêmes.

Comme ça, on se croisait.

On allait prendre un café.

Au milieu de ces rendez-vous que je subissais, il y avait aussi quelqu’un que j’avais plaisir à retrouver.

Puis je suis arrivée à la vingt-cinquième séance.

La dernière.

J’étais épuisée.

Arriver à la dernière ne rendait pas cette journée plus facile.

Et puis il y avait cette cloche.

La cloche de « fin de traitement ».

Elle avait envie de la sonner.

Moi, j’avais des appréhensions.

Est-ce que j’avais vraiment le droit de dire que c’était fini ?

Il y avait encore l’hormonothérapie.

Encore des traitements à suivre.

Je savais que je n’en avais pas terminé.

Alors, qu’est-ce que cette cloche allait annoncer pour moi ?

J’avais envie de lui faire plaisir, aussi.

Et j’essayais de me dire que les gros traitements étaient terminés.

Que je pouvais reconnaître cette étape, même si d’autres m’attendaient.

J’avais reçu quatre EC.

Douze Taxol.

Traversé vingt-cinq séances de radiothérapie.

J’étais arrivée jusque-là.

Et pendant tout ce temps, je m’étais aussi battue avec moi-même.

Ça avait été très, très dur.

Cette bataille-là n’avait pas de dernière séance inscrite dans le calendrier.

Mais elle faisait partie de tout ce qu’il m’avait fallu traverser pour être là, devant cette cloche.

Alors je l’ai sonnée.

Avec mes doutes.

Avec ma fatigue.

Sans être certaine de ce que le mot « fin » voulait dire.

Je méritais de la sonner.

Même si tout n’était pas terminé.